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Idées

Tibhirine en Méditerranée

Tibhirine en Méditerranée

Tibhirine en Méditerranée
par Blandine Chelini-Pont
Des Hommes et des Dieux est un film parabole qui raconte notre errance commune dans le sillage d’une mécanique aveugle. Son histoire nous harponne alors que, ballottés dans le grand maelström global, nous dérivons loin de tout rivage. Rien ne semble tenir notre présence au monde, si ce n’est désormais l’aptitude à filer le vent des biens consommables et des inquiétudes comptables. Et, ce qui remplit la vie d’un être humain, ce qui justifie sa respiration et rend mérite de sa si singulière présence, nous n’en avons même plus idée. Nous l’avons oublié, divertis par nos idoles sans horizons et le rythme qu’elles nous imposent. Les moines de Tibhirine et leur histoire éprouvante nous ramènent à quai sans plus de détour. Ils nous rendent, face à face, à une sagesse de l’existence qui se dépose depuis des siècles dans le ressac d’une mer médiane du ciel.

Je voudrais me souvenir de leur exemple et méditer souvent leur attitude. Je voudrais aussi rattacher cette narration édifiante – par l’entremise bien personnelle de mes résonances- au provençal Bruno Etienne et au kabyle Mohamed Arkoun, ces passeurs de rives. Je voudrais mettre en lien les formidables convictions de ces penseurs et la force intérieure de la poignée de moines trappistes, entre ciel et terre, qui ont choisi de rester et de rester fidèles aux promesses de leur engagement, quitte à une mort obscure et peut-être même infligée par erreur. Il est des êtres en des lieux situés, dans des contextes amers, qui parviennent, coûte que coûte, à conserver leurs vertus et à les faire resplendir au firmament. La vaillance des moines, rendue ultime par les circonstances, fait écho à d’autres déterminations courageuses. L’effort intellectuel des deux amis de Midi, instillant inlassablement au fil de leur plume une pensée qui terrasse les chimères, les monstres idéologiques et les hydres pleines d’irrédentismes, a sa part de courage et de souffle spirituel.

Dieu habite la Méditerranée, pour le meilleur et parfois le pire. Les peuples de ses rivages, habités de sa présence sensible, dans l’éclat du climat et des paysages, lui ont rendu autant hommage qu’ils l’ont affligé. Arkoun en ressentait de la souffrance, quand il rappelait une par une, les formes d’exclusion que cet espace a produits. Etienne quant à lui, s’indignait de leur bêtise. Mais les deux réussissaient toujours à retrouver, par delà les mille raisons des vieilles chicanes, le génie vivifiant de leur espace natif, la Mer aux trois continents dont la lumière unit l’émotion et la pensée et pousse les hommes au dépassement. La pensée de Midi est une pensée solaire qui cherche la mesure et la complétude de l’homme et refuse qu’il soit séparé intérieurement, que son corps soit séparé de sa pensée.

Voici ces moines, restant auprès des frères qu’ils s’étaient choisis et qui les aimaient en retour. Voici ce sens de l’hospitalité et du soin de l’autre, ce grand respect réciproque, cet être au monde, cette manière de penser la dignité de chacun comme mode de vie. Et voici l’espace, cette zone de perpétuelle essence, où l’histoire apporte confrontation mais aussi croisement, porosité des cultures, présence médiane malgré des différences incontournables. En Méditerranée, les affrontements durent moins que la familiarité commune. Cette mer entre les terres, depuis des millénaires, vit des expériences de médiation. Elle transporte une pensée méridienne, capable de résister aux fondamentalismes de l’intérieur, et pas seulement celui d’un Islam éclaté, mais aussi ceux des compétitions de puissance, des marchés conquérants, des pillages, gaspillages et profits, imposés comme un nouvel universalisme.L’universalisme des moines n’a rien d’économique, hormis la satisfaction des besoins nécessaires et la saveur contenue des biens rares. Leur universalisme est celui du lien. Lien entre le corps et l’esprit, entre l’âme et le ciel, entre le travail et la terre, entre la présence et l’absence, entre l’homme et l’homme. Placés au lieu du milieu, ils nous apprennent que la vraie relation passe avant l’efficacité, et qu’elle guérit du lucre et des haines. Ils nous donnent à voir une forme d’humanité plus riche de lien et de sens, qui n’est pas écrasée par le démon du ressentiment et de la croissance. Puisse le truchement méditerranéen, souhait et boussole des deux penseurs aux rives sœurs auxquels mes pensées sont liées, puisse cet humanisme inspiré, à l’exemple ultime des moines désarmés, contribuer à nous rendre plus véritablement tolérants et interprètes toujours plus exigeants de nos héritages.

Par Blandine Chélini-Pont