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LIBRE PROPOS PAR BEATRICE MABILLON BONFILS

LIBRE PROPOS PAR BEATRICE MABILLON BONFILS
par Robert Djian

LIBRE PROPOS, APRES NOUS SOMMES TOUS CHARLIE par BEATRICE MABILLON-BONFILS.

Béatrice mabilon-Bonfils est professeure d’université en sociologie, directrice du laboratoire EMA (école, mutations, apprentissages) de l’université de Cergy-Pontoise.Elle est interrogée par Cécile Olivier(AEF,diffuseur d’information en direction de décideurs)

depêche AEF
: « Les valeurs ne s’imposent pas d’en haut, elles s’élaborent ensemble. Ce n’est pas sous la menace de sanctions que les élèves vont adhérer aux valeurs républicaines laïques », déclare à AEF Béatrice Mabilon-Bonfils et Geneviève Zoia professeures d’université co-auteures de « La laïcité au risque de l’autre » (Aube, 2014) Elles estiment que « l’après-Charlie donne lieu à une surenchère dans l’affichage d’une laïcité conçue plutôt comme une réponse défensive que comme un projet pour le vivre ensemble ». Elles dénoncent des « effets d’annonce pour des dispositifs qui existent depuis longtemps » et des mesures « inadaptées ». « Le levier majeur, ce serait un concours de recrutement des professeurs qui ne serait pas ancré sur des savoirs disciplinaires », estiment les chercheurs.
AEF : Que pensez-vous du plan gouvernemental sur les « valeurs de la République » ?

Béatrice Mabilon-Bonfils et Geneviève Zoia : L’après-Charlie donne lieu à une surenchère dans l’affichage d’une laïcité conçue plutôt comme une réponse défensive que comme un projet pour le vivre ensemble. On peut craindre que ce plan n’en soit une expression : journée annuelle de la laïcité, formation d’ambassadeurs de la laïcité, de « réservistes citoyens », rappel à l’autorité. En tout, 11 mesures pour une « grande mobilisation de l’École pour les valeurs de la République »… mais surtout des effets d’annonce pour des dispositifs qui existent depuis longtemps ! L’ECJS par exemple, les comités d’éducation à la santé et à la citoyenneté au collège, les conseils de vie lycéenne, la circulaire de 2011 relative à l’instruction morale à l’école primaire, etc. Bref, depuis plusieurs décennies maintenant, on a un foisonnement de dispositifs et d’initiatives liés à la notion de citoyenneté. L’école promeut officiellement des élèves citoyens. Or, on sait que ces dispositifs sont souvent vides, non investis, et restent lettre morte ou des coquilles vides.
La mesure qui consiste à affirmer que « tout comportement mettant en cause les valeurs de la République ou l’autorité du maître fera l’objet d’un signalement systématique […] et qu’aucun incident ne sera laissé sans suite » semble particulièrement inadaptée ! Les valeurs de la République ne peuvent être mobilisées comme argument de maintien ou au rétablissement de l’ordre : la menace de sanctions n’amènera pas automatiquement les élèves à adhérer à l’idéal laïque. Tout comme le respect ne se décrète pas mais se construit et s’éprouve quand la parole de tous est entendue et qu’il existe un lieu tiers pour la dire. L’instauration d’une journée de la laïcité n’est pas non plus une bonne réponse : cette mesure désigne silencieusement des coupables, des publics de culture musulmane, alors qu’il s’agit avant tout d’exclusion sociale, de désaffiliation.
AEF : Il est proposé notamment de créer un « parcours citoyen », qu’en pensez-vous ?

Béatrice Mabilon-Bonfils et Geneviève Zoia : Les compétences sociales et civiques du socle commun ont déjà introduit ces dimensions à l’école. Promouvoir un parcours citoyen sera un coup d’épée dans l’eau tant que l’espace social scolaire sera aussi ségrégué, socialement et ethniquement. La question essentielle reste celle des inégalités : l’école française est une des plus inégalitaires du monde. C’est dans les écoles des quartiers populaires et immigrés que l’on rencontre le plus de problèmes de santé, de consommation de drogue, d’incivilités. Ce qui compte n’est pas l’annonce d’un énième dispositif, mais bien la façon dont les choses sont faites, c’est-à-dire non pas plaquées, mais organisées autour d’un projet.

Les conseils d’enfants, les associations de vie lycéenne, les temps institutionnels contre le racisme, etc. que l’on retrouve dans ce nouveau parcours citoyen, existent déjà. De plus, l’idée d’une évaluation de ce parcours semble particulièrement inutile et même contre-productive ; ces enseignements et dispositifs sont censés promouvoir entraide, solidarité, partage, éthique, respect. Or, l’école repose sur la mise en concurrence des établissements, des séries, des matières scolaires, des élèves. Éduquer autrement à la citoyenneté ne se fera pas par l’inculcation d’une « morale civique » mais par une éducation au risque de l’esprit critique ; c’est-à-dire prendre le risque de désocculter les rapports de pouvoir, de mettre en question les valeurs collectives, installées. Il s’agit aussi très pratiquement de redéfinir les instances de citoyenneté à l’école, souvent espace de non droits.

« Les valeurs ne s’imposent pas d’en haut, elles s’élaborent ensemble. Ce n’est pas sous la menace de sanctions que les élèves vont adhérer aux valeurs républicaines laïques », déclare à AEF Béatrice Mabilon-Bonfils et Geneviève Zoia professeures d’université co-auteures de « La laïcité au risque de l’autre » (Aube, 2014) Elles estiment que « l’après-Charlie donne lieu à une surenchère dans l’affichage d’une laïcité conçue plutôt comme une réponse défensive que comme un projet pour le vivre ensemble ». Elles dénoncent des « effets d’annonce pour des dispositifs qui existent depuis longtemps » et des mesures « inadaptées ». « Le levier majeur, ce serait un concours de recrutement des professeurs qui ne serait pas ancré sur des savoirs disciplinaires », estiment les chercheures.

texte :
AEF : Que pensez-vous du plan gouvernemental sur les « valeurs de la République » ?

Béatrice Mabilon-Bonfils et Geneviève Zoia : L’après-Charlie donne lieu à une surenchère dans l’affichage d’une laïcité conçue plutôt comme une réponse défensive que comme un projet pour le vivre ensemble. On peut craindre que ce plan n’en soit une expression : journée annuelle de la laïcité, formation d’ambassadeurs de la laïcité, de « réservistes citoyens », rappel à l’autorité. En tout, 11 mesures pour une « grande mobilisation de l’École pour les valeurs de la République »… mais surtout des effets d’annonce pour des dispositifs qui existent depuis longtemps ! L’ECJS par exemple, les comités d’éducation à la santé et à la citoyenneté au collège, les conseils de vie lycéenne, la circulaire de 2011 relative à l’instruction morale à l’école primaire, etc. Bref, depuis plusieurs décennies maintenant, on a un foisonnement de dispositifs et d’initiatives liés à la notion de citoyenneté. L’école promeut officiellement des élèves citoyens. Or, on sait que ces dispositifs sont souvent vides, non investis, et restent lettre morte ou des coquilles vides.

La mesure qui consiste à affirmer que « tout comportement mettant en cause les valeurs de la République ou l’autorité du maître fera l’objet d’un signalement systématique […] et qu’aucun incident ne sera laissé sans suite » semble particulièrement inadaptée ! Les valeurs de la République ne peuvent être mobilisées comme argument de maintien ou au rétablissement de l’ordre : la menace de sanctions n’amènera pas automatiquement les élèves à adhérer à l’idéal laïque. Tout comme le respect ne se décrète pas mais se construit et s’éprouve quand la parole de tous est entendue et qu’il existe un lieu tiers pour la dire. L’instauration d’une journée de la laïcité n’est pas non plus une bonne réponse : cette mesure désigne silencieusement des coupables, des publics de culture musulmane, alors qu’il s’agit avant tout d’exclusion sociale, de désaffiliation.

AEF : Il est proposé notamment de créer un « parcours citoyen », qu’en pensez-vous ?

Béatrice Mabilon-Bonfils et Geneviève Zoia : Les compétences sociales et civiques du socle commun ont déjà introduit ces dimensions à l’école. Promouvoir un parcours citoyen sera un coup d’épée dans l’eau tant que l’espace social scolaire sera aussi ségrégué, socialement et ethniquement. La question essentielle reste celle des inégalités : l’école française est une des plus inégalitaires du monde. C’est dans les écoles des quartiers populaires et immigrés que l’on rencontre le plus de problèmes de santé, de consommation de drogue, d’incivilités. Ce qui compte n’est pas l’annonce d’un énième dispositif, mais bien la façon dont les choses sont faites, c’est-à-dire non pas plaquées, mais organisées autour d’un projet.

Les conseils d’enfants, les associations de vie lycéenne, les temps institutionnels contre le racisme, etc. que l’on retrouve dans ce nouveau parcours citoyen, existent déjà. De plus, l’idée d’une évaluation de ce parcours semble particulièrement inutile et même contre-productive ; ces enseignements et dispositifs sont censés promouvoir entraide, solidarité, partage, éthique, respect. Or, l’école repose sur la mise en concurrence des établissements, des séries, des matières scolaires, des élèves. Éduquer autrement à la citoyenneté ne se fera pas par l’inculcation d’une « morale civique » mais par une éducation au risque de l’esprit critique ; c’est-à-dire prendre le risque de désocculter les rapports de pouvoir, de mettre en question les valeurs collectives, installées. Il s’agit aussi très pratiquement de redéfinir les instances de citoyenneté à l’école, souvent espace de non droits.

AEF : Concrètement dans les établissements scolaires, que faudrait il mettre en place pour favoriser le « vivre-ensemble » et faire vivre la citoyenneté ?

Béatrice Mabilon-Bonfils et Geneviève Zoia: Il faut cesser d’être obsédé par un pseudo-communautarisme et tenter de comprendre les sentiments d’injustice des jeunes des quartiers déshérités et leurs familles : toute politique scolaire sera toujours entachée par les écarts actuels entre discours officiels et réalités des ghettos. Il existe des inégalités sociales, territoriales, scolaires, qui frappent les enfants de culture musulmane beaucoup plus que les autres, car ils vivent dans ces quartiers déshérités, désaffiliés. Les travaux de recherche montrent que les enfants issus de l’immigration sont plus victimes de ségrégation que les autres. Il existe une suspicion en loyauté portée depuis trop longtemps sur les français d’origine maghrébine au motif à peine refoulé qu’une appartenance plurielle se traduit forcément par un déficit du sentiment d’être français, comme le montre l’enquête TeO de l’Ined.

L’universalisme/nationalisme républicain incorpore une vision ethnique de la Nation et irrigue l’idéologie scolaire : il suffit de voir la figure du musulman que construisent les manuels scolaires. L’école ne doit plus être pensée comme un sanctuaire ; élèves et enseignants sont des sujets, et non des individus sans sexe, sans âge, sans appartenance culturelle ou sociale. S’il s’agit de faire en sorte que la « vraie vie » ne soit pas seulement hors l’école, c’est pour que l’école redevienne un lieu de projets, un lieu du plaisir d’apprendre, un lieu de coopération et de sociabilité et non plus un lieu de compétition, d’ennui ou d’épreuves.

AEF : Comment améliorer les échanges et la pédagogie sur les questions de laïcité ?

Béatrice Mabilon-Bonfils et Geneviève Zoia : Les valeurs ne s’imposent pas d’en haut, elles s’élaborent ensemble. Ce n’est pas sous la menace de sanctions que les élèves vont adhérer aux valeurs républicaines laïques. Il faut tenter d’aborder les enjeux sociaux et politiques de la laïcité et entendre les élèves. Bien sûr leurs propos peuvent être inacceptables, antisémites, racistes, « complotistes »… mais la laïcité ne peut se résumer à une exigence de reddition de tout ce que ces jeunes sont. C’est l’élaboration commune qui prouvera la valeur supérieure de la confrontation des arguments et redonnera ses lettres de noblesse à la laïcité. Or, depuis plusieurs années déjà, l’éducation à la citoyenneté se cherche, entre apprentissages normatifs et initiations aux débats, entre formation à l’esprit critique et respect de l’ordre social et scolaire. Les rituels sont par exemple essentiels à la construction du collectif à la condition expresse qu’ils se construisent en commun et fassent sens pour tous, comme on l’a vu pour la minute de silence.

De plus, la hiérarchie pèse beaucoup dans l’administration scolaire, et les initiatives des enseignants, des chefs d’établissement et des personnels éducatifs, sont freinées par les taches de gestion, de contrôle, d’administration ; il faut stopper le « top down », le saupoudrage des matières et des dispositifs. En fait, le levier majeur, dont le ministère de l’Éducation nationale s’est privé, c’est un concours de recrutement des professeurs qui ne serait pas ancré sur des savoirs disciplinaires, car un bon enseignant n’est pas seulement très compétent dans sa discipline d’enseignement.

AEF : Comment favoriser la mixité dans les établissements scolaires ?

Béatrice Mabilon-Bonfils et Geneviève Zoia : Il y aurait plusieurs pistes, mais à condition d’admettre d’abord que les chances ne sont pas les mêmes dans tous les établissements. Ensuite il faut libérer des marges d’initiatives chez les acteurs de la communauté éducative, leur donner de l’envie. Ils doivent pouvoir innover. Il y a un travail énorme à entreprendre avec les parents dans ce pays, une vraie démarche de confiance à rétablir, de façon à créer une vraie communauté éducative. Les inégalités scolaires tiennent pour une part à l’inégal accès à l’art et à la culture des enfants et des adolescents selon leur appartenance familiale. L’accès scolaire à la culture légitime par les modalités classiques de la transition pédagogique mises en œuvre dans l’école renforce les inégalités scolaires puis sociales.

Ouvrir l’école aux artistes et aux chercheurs dans le cadre de projets pédagogiques négociés, de recherches collaboratives institutionnalisées chanteurs, danseurs, comédiens, sculpteurs, romanciers, peintres… peuvent partager leur manière de penser la société, la création, permettant un accès diversifié à l’art et à la culture. Si elle intervient dans le cadre des projets pédagogiques construits et institutionnalisés dans le parcours des collégiens et des lycéens, cette ouverture permet de lutter contre les inégalités familiales d’accès à la connaissance. Sortir de l’idée de la classe, décloisonner, permettre la fluidité, les projets, une autre architecture scolaire même. Et enfin, on peut penser à de vraies politiques publiques volontaristes, par exemple du busing (transporter les élèves vers d’autres quartiers), des magnets schools (proposer des options rares et recherchées dans des établissements de quartiers difficiles), ou des quotas sociaux (rigidifier la carte scolaire), pourquoi pas ?

(1) Béatrice mabilon-Bonfils est professeure d’université en sociologie, directrice du laboratoire EMA (école, mutations, apprentissages) de l’université de Cergy-Pontoise
(2) Geneviève Zoia, est professeuer d’université en ethnologie (Université de Montpellier, LIRDEF)

Cécile Olivier
Rédactrice en chef du pôle Education et jeunesse
AEF
137 rue de l’Université
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cecile.olivier@aef.info
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