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Idées

Hommage à Bruno ETIENNE

Hommage à Bruno ETIENNE

Hommage à Bruno ETIENNE
par Robert Djian
Bruno Etienne, comme palimpseste ou comment lire la pensée d’un intellectuel, comme mise en abîme ?
par Béatrice Mabilon-Bonfils

Il me fallut bien six mois pour accepter le départ vers l’Orient éternel, l’accostage sur l’Autre rive de l’anthropologue Bruno Etienne, le 4 Mars 2009 à Aix en Provence.…et pour essayer ce jour de proposer ma lecture de ce que cet intellectuel majeur a légué à la pensée d’aujourd’hui. Nous n’entendons que ce que nous sommes prêts affectivement à entendre, telle fut la première leçon que la jeune étudiante de science po scientiste que j’étais en 1981, reçut avec circonspection du Professeur de Science Politique de l’Institut d’Etudes politiques d’Aix-en-Provence. Il me fallut bien ensuite une décennie pour comprendre que l’un des points aveugles de la connaissance est bien qu’un investissement symbolique différentiel des objets par les sujets traverse la pensée scientifique de part en part et que celle-ci ne peut pas être cette « pensée sans porteur », chère aux logiciens, cette pensée sans désir, chère aux scientistes. Nous ne recevons ainsi d’un penseur que ce que nous sommes prêt à recevoir : de sorte que comprendre sa propre confrontation au(x) texte(s), c’est d’abord se comprendre soi-même, telle fut, non pas la transmission – mécanisme d’imposition pédagogique – mais l’initiation (au sens où ce que tu ne comprends pas par toi-même te reste étranger …) à une forme d’herméneutique existentielle que le chercheur que je suis devenue reçut de lui. Si bien que chacun pourra lire les travaux de Bruno Etienne à sa manière et en tirer le(s) profit(s) qu’il sera capable de faire fructifier…

Beaucoup liront dans les travaux de Bruno Etienne, la pensée de l’orientaliste, l’un des premiers à affirmer que « l’islamisme radical » n’est pas inscrit dans l’islam lui-même, mais le produit d’un rapport à la modernité, d’une forme de protestation contre l’abstraction des rapports humains d’une société dominée par une organisation bureaucratique, l’un des premiers à rejeter l’idée d’une « communauté » maghrébine, à inscrire le religieux dans une perspective économique, politique, géostratégique, à refuser les à peu prés en abordant de front les « questions qui fâchent » concernant l’islam, à se demander qui a intérêt à traduire en termes religieux tous les enjeux économiques et géopolitiques, à analyser les représentations sociales de l’islam et des minorités arabo-musulmanes construites par les médias ou les manuels scolaires, à analyser les pratiques concrètes des musulmans en déconstruisant les fantasmes collectifs de notre société désenchantée.

D’autres se nourriront de ses analyses politologiques : celle notamment de la construction de citoyenneté française totalisante, exception entrée en crise avec la remise en cause du modèle de la République moniste, lorsqu’il montrera comment dans une France devenue multiconfessionnelle et multiculturelle, avec l’effondrement de l’Empire, l’équilibre cultuel d’une république jacobine a été modifié, comment les minorités cultuelles, linguistiques, culturelles ou régionales réagissent à l’hégémonie centrale et au monisme universaliste et républicain, quand il proposera un décrypatge historique de la « fable républicaine et nationaliste », osera une analyse critique de la laïcité, ou éclairera la zone d’ombre de la guerre d’Algérie, étudiée au travers des mécanismes de fabrication d’une véritable amnésie collective de part et d’autre de la Méditerranée, qui peut se lire grâce au paradigme du Nom-du-Père. Selon le politologue, l’histoire de la mémoire est la question de la modernité, autant comme marquage des traces du passé que comme forme symbolique d’identification collective. La fable républicaine et nationaliste a construit la citoyenneté française sur le déni des allégeances particulières : le citoyen abstrait n’a ni âge, ni sexe, ni origine sociale, ni origine ethnique …Dans le déploiement incessant de la répétition dans l’humanité, à la fois mécanisme d’allégeance à ce qui fait loi pour l’animal parlant mais aussi source du désir, le symbolique est là, dans le fait de parler, et le déréglage ou l’impossibilité du jeu normal de la représentation ne font que traduire une déroute de la fonction symbolique. Bruno Etienne met en relief l’abîme ouvert par le langage qui pour être vivable, doit être symbolisé, c’est-à-dire inscrit dans l’ordre de la signification et pensé par le mythe. Si le sujet porte le passé comme un poids mort ou bien encore trop vivant en ce qu’il structure le présent, c’est de la réalité que l’homme reçoit les coups de semonce de son questionnement : « nous avons cru au monisme universaliste et républicain, expliquait-il, nous avons adhéré à l’idée de la Nation une et universelle sans voir qu’elle impliquait une identité obsessionnelle : l’Autre doit devenir le Même ». Crise d’identité et mondialisation /globalisation/westernisation, transfert du sacré du discours religieux au discours politique, crise de l’Etat, comme expression de la Raison universelle en marche, crise de la Raison elle-même, effondrement de l’équilibre comtien/durkheimien , tels sont les éléments du diagnostic social d’un monde désenchanté par la connaissance scientifique et désacralisé qui appelait selon Bruno Etienne, des identités de proximité, le retour des solidarités mécaniques, du « parochial system » (1) , des nouvelles solidarités tribales, segmentaires, du Multiple…

Il m’expliqua par exemple « Que cela fasse plaisir ou pas, la pluralité des demandes de pluralismes est aujourd’hui telle que le temps du pluriel est venu. Cette pluralité est culturelle et cultuelle : les basques veulent des écoles basques ; les juifs veulent pratiquer le shabbat et les musulmans considèrent que le voile est une forme d’identité qui permet l’élargissement de la prise de parole dans la Cité. Si la France refuse de ratifier la charte européenne de protection des langues régionales, c’est bien que derrière ce statut, se pose, au-delà même des langues régionales, la question des minorités dans son ensemble. La république ne peut gérer la demande de pluralisme sans se transformer…Or, l’Europe propose une gestion du pluralisme différente. Et la France est seule face à l’Europe car elle a cette caractéristique d’avoir fait une lecture nationalitaire de son propre passé. Elle a réussi le tour de force de se faire croire à elle-même qu’elle a fait croire à l’humanité toute entière que ses valeurs étaient universelles. C’est bien là l’erreur du diagnostic marxiste – compréhensible dans son projet de trouver les clés d’une théorie universelle des rapports sociaux – selon lequel le génie de la bourgeoisie est d’avoir fait croire au monde entier qu’il y avait des universaux. Incapable de faire le deuil de sa propre histoire – Vichy en est une illustration – la république reconstruit une mémoire collective. Certains de mes thésards ont travaillé sur la manière dont les manuels scolaires de la IIIéme République (des manuels d’Histoire « Lavisse »ou « Mallet-Isaac » au manuel de littérature « Lagarde et Michard ») ont fabriqué un consensus absolu sur le nationalisme ; véritable lavage de cerveaux. Quand il y a eu le débat sur l’historicité de la francité ( c’est-à-dire Clovis/tolbiac), qu’est-ce-que les souverainistes et la gauche ont donné comme argument ? Valmy . Or, il se trouve que la bataille de Valmy n’a jamais eu lieu, c’est un mythe. Voilà un exemple type de ce que les manuels scolaires ont fait, c’est-à-dire imprégner cette espèce de supériorité arrogante de la France qui a apporté la Vérité à l‘Europe toute entière. Et l’effondrement de l’Empire ne nous a pas servi de leçon. Moi, je travaille sur l’anamnèse à ce sujet. .Et sans cracher dans la soupe – puisque je suis aussi, en tant que petit fils de paysan, un pur produit de cette ascension sociale possible – il faut dire que cela ne marche plus, l’Ecole accentue les inégalités. Les énarques et les polytechniciens constituent des clubs et des maffias qui devraient être plus prudents lorsqu’ils portent des jugements sur les méfaits du régionalisme, du clientélisme local. »

Certains trouveront utiles ses réactions à l’immédiateté de l’information audimatiste, à l’instantanéité de l’événementiel, quand faisant le pari de l’intelligibilité des rapports sociaux par les sciences sociales, il proposera en observateur clinique ses analyses de la guerre du golfe dans « Ils ont rasé la Mésopotamie », du 11 septembre dans « Les amants de l’apocalypse » ou des émeutes de 2005 dans son chapitre « Ban-lieus : essai d’interprétation anthropologique » , dans « La république brûle–t-elle ? », refusant les analyses sécuritaires. S’il avait alors coutume de dire, reprenant René Char, que la lucidité est la blessure la plus proche du soleil, c’était pour ajouter que si les sciences sociales ne produisent pas de politiques publiques c’est que les fantasmes sont indispensables à la survie des groupes, que les illusions ont des effets sociaux et que les mythes doivent être pris au sérieux. Pour comprendre et expliquer par exemple, le 11 septembre en tant que phénomène symbolique, il faut faire œuvre de mémoire et saisir l’ontogenèse de l’événement. Les taxinomies sont des enjeux de pouvoir, et les sciences sociales ont à décrypter ce qui se joue derrière les mots véhiculés par les média.  » Le pouvoir de nommer est un des enjeux du débat et du combat : les mots clés tels que musulman, islamiste, jihad, etc. ont tellement été médiatisés que leur usage confine aujourd’hui à la confusion, rendant ainsi incompréhensible un certain nombre de phénomènes dont seule une analyse exégétique, historique et sociologique peut rendre compte de la complexité »écrira-t-il. Pour ce faire, les détours anthropologique, historique, épistémologique et théorique s’imposent pour comprendre comment l’oubli se donne à voir comme un véritable défi de la pensée en tant que dénégation subjective et collective de la mémoire. L’alliance entre les puritains américains et les puritains saoudiens est une clé de lecture du 11 septembre ; il s’agit alors d’en faire l’analyse, ce à quoi s’attache l’auteur. Si nous savons, avec Freud, que la violence est fondatrice de l’ordre social, la violence du sacré tient à ce que toute « religion » révélée doit apporter sa vérité au monde entier, c’est là le projet eschatologique des monothéismes qui exprime la tension entre cité terrestre, cité de Dieu, arousie. Si la post-modernité caractérise notre présent au travers de la formation d’un mode de régulation pragmatique et opérationnelle de la réalité sociale, ce que la mondialisation à l’œuvre, le culte rendu à la démocratie de marché et à la rationalité économique démontrent, le reflux des grandes idéologies coïncide avec un réveil politique du “religieux” : »il n’y a pas retour du religieux, dit l’auteur, mais retour au religieux », peut-être même retour aux religieux, puisqu’il ajoute « Le pluralisme jaillit sous le monisme : tous les commentateurs médiatiques et audimatistes parlent comme si l’islam était un alors que, dés les premiers siècles de l’islam, un érudit (al-Shahrastani) avait relevé cent hérésies » ;

D’autres liront le spécialiste du fait religieux dirigeant une collection chez Hachette qui publiera en 1997 et 1998 toute une série d’ouvrages : « Etre bouddhiste en France aujourd’hui », « Etre catholique en France aujourd’hui », « Etre musulman en France aujourd’hui », « Etre juif en France aujourd’hui », « Etre orthodoxe en France aujourd’hui », puis élargissant son point de vue aux nouveaux mouvements religieux, aux sectes, et apprécieront le chercheur créant à l’Institut d’Etudes politiques d’Aix-en-Provence en 1992, l’Observatoire du Religieux (World Religion Watch http://www.world-religion-watch.org/ aujourd’hui dirigé par R. Liogier ) qui s’est rapidement imposé comme un groupe reconnu en sociologie et politologie des religions, analysant le fait religieux comme fait politique, selon une méthode comparative.

D’autres encore s’attacheront à ses réflexions critiques sur la franc-maçonnerie dans « Une voie pour l’Occident. La franc-Maçonnerie à venir » paru aux éditions Dervy en fin 2000 : sa double « casquette » de chercheur et de franc-maçon lui permet de comprendre du dedans comme du dehors cette institution en crise qu’est devenue la franc-maçonnerie, ensemble d’associations de caractère initiatique qui pratiquent des rites et utilisent des symboles. La crise du Grand Orient de France, dont Bruno Etienne explicite la genèse et les enjeux, reflète celle de la société française : quand les instances de production de biens symboliques, comme la famille, l’Ecole, la science, les syndicats ne fonctionnent plus, quand les formes traditionnelles de représentation politique sont en crise, c’est que le divin s’est retiré de notre univers social et politique. « C’est parce qu’elle s’est sécularisé en renonçant à la transcendance que la franc-maçonnerie française est en déréliction. Ainsi le repli domestique ou la fuite en avant »intégriste » ne sont que l’expression particulière de liens sociaux en pleine recomposition et non pas seulement une atomisation condamnable, de toute manière aux yeux de ceux qui la caractérisent ainsi. Le long processus par lequel le divin s’est retiré de notre univers social et politique a produit paradoxalement un processus de sacralisation de l’homme lui-même. Il induit la sacralisation du corps dans le risque mercantile et conduit l’homme vers de nouvelles formes de spiritualité, y compris dans ces nouvelles modalités du croire (…) » que l’auteur analyse d’ailleurs dans l’ouvrage « La France face aux sectes », paru 2002. Pour lui, L’homme est un être liturgique qui a peur du chaos, et le rite canalise sa violence, ses désirs parfois. Mais une crise est aussi un moment critique propice : l’auteur propose…..Seul l’esprit peut répondre à l’angoisse ; même si chacun porte en lui-même son propre chemin, que le Maître jamais ne peut dévoiler…C’est ce qui distingue l’initiation des stratégies d’imposition éducative puisque « Les co-candidats à l’initiation sont ceux sur qui va se déverser la libido du néophyte puisqu’il perd sa mère et qu’il est traumatisé-stigmatisé par son père que souvent il tue d’ailleurs » Entre fidélités et infidélités, le désir-de-savoir est porteur de doutes autant que de liberté et ce lecteur-là trouvera dans les analyses de Bruno Etienne, à la fois savantes et accessibles par un système de notes très complet, une illustration des sciences sociales contemporaines, qui portent en elles-mêmes les voies de leur propre questionnement.

D’autres apprécieront celui qui n’a jamais renoncé à sa posture périphérique parlant provençal, revendiquant l’amour de la palabre sous les platanes et l’art d’être ensemble des méditerranéens, vivant Marseille comme laboratoire du pluralisme, aimant le désert et la corrida, et ne censurant pas son magnifique accent, dont il aimait à raconter combien il lui fut reproché lors de son premier concours pour l’agrégation de science politique, : « J’avais donc commis deux crimes anti-jacobins ou contre le Centre, dans ce cas la rue des Saint Pères : en effet j’avais un accent et surtout je l’avais gardé . » dira-t-il. Ils s’ouvriront alors à une pensée de la reliance entre les peuples : « nous avons trop de souvenirs communs avec al-andalus , avec l’Occident musulman/al-Maghreb et tant de traumatismes rentrés depuis que le Centre « françois » a conquis les périphéries de l’Hexagone par la force ou la violence symbolique » !

D’autres liront, dans « La science politique est-elle une science ? », l’analyste critique de la science politique contemporaine, revendiquant la pratique d’une anthropologie complexe / archéologie du Politique/ science sociale transdisciplinaire, bien loin de la physique sociale / expertise des institutions qu’elle est devenue, et trvaillant à construire une science politique métisse, prenant alors le risque de l’illégitimité dans un champ scientifique clos sur des délimitations disciplinaires, que les gardiens de la doxa politologique du moment surveillaient, tels des gardiens-douaniers d’un espace conceptuel, social et …politique.

Pour ma part, je retiendrai en priorité ses choix épistémologiques, son relativisme culturel serein qui ne peut se comprendre que par la mise en abîme que constitue son Oeuvre. Dans « La grenade entrouverte », en 1999 il n’hésita pas à écrire : « je sombrais très tôt dans le crime du relativisme culturaliste » (p32) et lors de la dernière conférence que je l’entendis donner aux côtés de Suzuki Masaaaki, à la MJC Cavaillon, il confirma : « Vers la fin de ma vie, je deviens de plus en plus relativiste ! » Cet ouvrage « La grenade entrouverte », re-construction des énigmes du monde et du moi, mémoires de l’oubli, est déroutant et dérangeant – comme savait l’être Bruno. Créer c’est (aussi) dire l’intime : faire oeuvre c’est faire corps, tout en dépassant le contexte particularisant de l’expérience singulière. Mais, le paradoxe de cette intime universalité, c’est que l’étranger traverse l’intime. Les sciences sociales se sont construites, à l’ère de la raison triomphante sur l’oubli de la question éthique et de la subjectivité du chercheur. Ce double ouvrage, à la fois traité de science politique, conçue comme herméneutique et ascèse, et auto-analyse biographique mérite aujourd’hui d’être relu, et la grenade est à la fois objet signifiant, métaphore nomade, parabole conceptuelle. Itinérance d’une histoire et appétence de vie, ce chemin de reliances donne à voir les moments d’une subjectivité dans un mouvement où se lit/lie une histoire collective, celle d’une séquence historique de la France entre 1945 et 1962/1973. Le parlêtre, l’énigme de l’Autre en sont le fil rouge. « Le détour par l’Autre ne peut servir qu’à comprendre ce qui ne va pas dans la Maison du Père. C’est l’exil qui construit, pas l’appartenance …et s’il est fortuné, l’homme peut se trouver lui-même … » La connaissance est la suppression de l’Autre par la saisie de sa propre altérité. Le regard sur l’Autre dépend du statut de l’Un et du Même dans l’imaginaire. Il faut penser pour panser, nous disait l’anthropologue-de-terrain-fort-de-sa-propre-anamnèse-personnelle : un pacte autobiographique scelle ainsi le labyrinthe obscur du roman familial partiellement éclairée par l’auto-analyse et le travail théorique traduit en théorie(s), angoisses, désirs, sympathies, et fantôme de soi partiellement hypostasié , portant la marque indélébile des modalités conscientes/inconscientes de leur construction. S’il n’y a pas de faits scientifiques sans l’homme qui interprète /contruit/décrit la réalité, l’altérité absolue d’autrui, selon l’expression de Lévinas, (renvoyant peut-être aussi à l’altérité absolue de l’inconscient selon Freud), c’est aussi l’intrication de la singularité du sujet-connaissant et des modalités polymorphes de son rapport à soi et donc aux objets de connaissance. L’héritage n’est pas donné mais deuil, responsabilité et dette. Faut-il comprendre autrement la réflexion du politologue sur l’idée de Nation, conçue comme système idéologique, que comme mise en scène de la blessure de la mort du père résistant pendant la seconde guerre mondiale, choisissant la Nation plutôt que sa famille ? Formidable lucidité rétroactive du chercheur en quête des traces mnésiques de son propre parcours. Rarement publication scientifique aura travaillé à cette mise en liens complexe où se mêlent parfums du passé, sentiments du présent, re-construction de soi et oeuvre scientifique majeure. Toute société appréhende le reste de l’Humanité (et l’Autre en son sein) non pas comme alter ego mais comme altérité à combattre, au mieux à civiliser. Pourtant, le projet scientifique des sciences sociales est bien de soumettre au jugement critique toutes les productions sociales, la science y compris. La posture de neutralité axiologique des sciences sociales est-elle alors tenable ? Ou bien repose-t-elle sur des indiscutés/indiscutables ? L’universel, est-il une construction sociale et politique ? Le relativisme culturel est-il une défaite de la pensée ou une règle de méthode ethnologique / anthropologique ? Les archétypes donnent-ils accès à l’universalité de la nature humaine ? Sommes-nous capables, comme le disait Evans-Pritchard de « retourner le miroir » car si la comparaison relativise, elle porte un coup à ce que chacun pense être la vérité unique de sa croyance ? « Peut-on découper une culture en tranches dont certains aspects seraient « mauvais » et d’autres « bons » ? Au nom de quels critères universels qui dissimulent mal l’hégémonie » écrira Bruno Etienne … Autant de questions que la génération de chercheurs que Bruno Etienne a formée auront à appréhender sans lui … S’il a lentement laissé pénétrer la Camarde en lui jusqu’à ce qu’elle prenne toute la place, pour se fondre avec le Ciel et la Terre, Bruno Etienne, qui aimait l’écriture à la plume, demeurera dans la pensée contemporaine tel un palimpseste : quand on croit effacer la première trace afin de lire un nouveau texte, émergent en filigrane ou transparaissent en surimpression toutes les couches inférieures du texte…

(1) C’est un néologisme anglo-saxon, qu’il à a forgé et qui évite le terme paroisse car l’anthropologie culturelle anglo-saxonne est ici à mon avis plus pertinente que l’ethnologie ou la sociologie françaises. Il désigne le fait que sous les effets récurrents de la mondialisation « par le haut », la différence est essentielle : ce que traduit la formule « une chaise dans sa paroisse, un pied dans sa culture ». Les différences cultuelles et culturelles sont des marqueurs d’identité , que l’individu soit croyant ou pas, pratiquant ou pas ; elles le rattachent à un système comme nécessité pour survivre. Marseille est un excellent exemple du néo-parochialisme : ce ne sont ni les partis politiques, ni la police qui assurent la paix sociale, mais les associations de quartier, les radios locales…les groupes néo-parochiaux, la société civile au sens de la science politique.

Par Béatrice Mabilon-Bonfils Professeur de Sociologie, Université de Cergy-Pontoise/IUFM, Cherpa, IEP Aix-en-Provence
source : http://www.lapenseedemidi.org/Bruno-Etienne-comme-palimpseste-ou.html