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Idées

Dix ans après la disparition de Bruno ETIENNE. William LEDAY

Dix ans après la disparition de Bruno ETIENNE. William LEDAY
par Robert Djian

10 ans après sa disparition : penser pour panser le monde avec Bruno Etienne.

Par William Leday, membre du collectif «Chronik» et enseignant à Sciences Po Paris.

A l’heure où le peuple algérien prend son risque pour conjurer un destin écrit par une poignée d’oligarques, que le Président de la République souhaite mettre la loi de 1905 sur le métier législatif, que des polémistes tentent, avec l’hijab de course, de jeter de l’huile sur le feu identitaire qui couve au sein d’une société française en pleine ébullition sociale, les écrits et les analyses de Bruno Etienne, politologue décédé il y a tout juste dix ans, restent autant de grilles de lecture éclairantes.

Il y a 10 ans, un triste soir de mars 2009, disparaissait Bruno Etienne, endeuillant une communauté d’étudiants, d’ex-étudiants, d’amis, autant chercheurs que cherchants, attachée à une pensée singulière qui, de son vivant, ne pouvait laisser indifférent, et une œuvre, dont la pertinence n’a jamais été démentie. C’est le cas de la lecture qu’il faisait des évolutions qui touchent le continuum méditerranéen qu’il imaginait tel une Grenade éclatée, dont les « grains qui sont dans le même éclatement, dans la même enveloppe dure, amère et hostile, des grains qui éclatent mais qui en même temps restent ensemble. » que d’une société française qui intègre de moins en moins et relègue de plus en plus, dont il pressentait la fragmentation qui se donne aujourd’hui à voir.

N’écrivait-il pas en 2005 au sujet de la flambée des violences qui se propagea dans les banlieues qu’elle « ne saurait s’expliquer exclusivement par le défaussement (réel) de l’Etat : (…) une crise sociale révélée en partie par le « non » au référendum sur l’Europe entre les perdants et les gagnants de la « mondialisation libération ». Et il faut se préparer à la prochaine étape : quand (…) les blancs se lèveront et donc se soulèveront de façon politiquement organisée. » (La République brûle-t-elle ? : Essai sur les violences urbaines françaises, 2006) ? Une intuition nourrie par une sociologie de terrain conjuguée avec une pensée critique mise en exergue aujourd’hui avec le phénomène des gilets jaunes.

Un savant au diapason avec la transformation du monde …

Penseur de la complexité, il assumait les résultats pour le moins désarmants et dérangeants de ses recherches appuyées par des enquêtes de terrain. A cet égard, il estimait que les recherches condamnaient le chercheur à être en porte-à-faux avec le corps social auquel il appartient puisque « la sociologie, donc a fortiori la science politique, ne peut naître que dans une société qui s’interroge sur elle-même ». En ce sens, il s’inscrivait volontiers dans le sillage des Gilles Deleuze, Michel Foucault ou Pierre Bourdieu … autant de passages obligés pour ses étudiants.

Tour à tour sociologue et anthropologue, Bruno Etienne ne jurait donc que par l’analyse de terrain. Ainsi, ayant fait ses premières armes universitaires en Algérie comme coopérant du premier gouvernement postindépendance, et au Proche-Orient, il fut le premier, avec Olivier Roy, à comprendre les mutations idéologiques que connaissait l’islamisme politique au sein d’un monde arabo-musulman désillusionné par la défaite de 1967 – celle-ci ayant sonné le glas du panarabisme et du progressisme arabe. Cette évolution accoucha de l’islamisme radical – terme forgé par lui – au tournant des années 80, dont l’Afghanistan et la guerre de Yougoslavie furent les matrices et les terrains d’expérimentation.

De même, ses travaux sur la place de l’islam en France et sa participation à la polémique autour de ce que l’on appelait alors le foulard islamique, mirent à nu les contradictions d’une république française, tourmentée dans sa dimension moniste – car remise en cause par le fait multiculturel – et hantée par la perte de son empire colonial. A cet égard, la politique extérieure française démontre bien, tant dans ses motivations universalistes que dans la mise en œuvre, que le deuil n’est pas achevé.

Sur le concept de laïcité, qui fait l’objet de débats aussi épisodiques que passionnels depuis près de trois décennies, il pointait une terminologie polysémique et donc féconde en polémiques (car recouvrant au moins selon lui quatre sens différents) tendant à cliver une société en proie au retour de la religiosité (et non des religions) et des identités locales… A l’aune de ces débats, il soulignait à juste titre que les débats sur le voile, ceux relatifs à la place des religions ou des langues régionales, ne faisaient que mettre en lumière l’incapacité du modèle républicain à se renouveler et à prendre en compte un fait multiculturel sociologiquement incontestable et l’individualisme croissant en butte avec les limites de la modernité.

… et engagé dans la cité.

L’une de ses thématiques de prédilection fut la place de l’islam en France sur laquelle ses recherches jetèrent une lumière crue. Considérant qu’on demandait aux musulmans de France d’accomplir en quelques décennies ce que d’autres cultes, comme les protestantismes ou le judaïsme, ont accompli en plusieurs siècles, il avait été le premier à proposer la mise en place d’une instance représentative du culte musulman afin d’aider à faire de l’islam, religion anarchique du point de vue institutionnel, un culte à égalité avec les trois autres monothéismes (catholicisme, judaïsme et protestantisme), et de permettre à un islam de France (encore un terme qu’il avait promu) d’éclore. On l’ignore souvent, mais il existe bien une gestion des cultes en France qui incombe au ministère de l’intérieur, la loi de 1905 disposant que l’Etat assure le libre exercice du culte. Nicolas Sarkozy, qui s’appropria l’idée en même temps que bien d’autres personnalités politiques, s’attachera à en réinventer la forme, pour le plus grand malheur de nos concitoyens musulmans. En effet, dans sa forme actuelle le Conseil français du culte musulman se trouve être également indirectement représentatif des intérêts de puissances extérieures telles que l’Algérie, le Maroc et la Turquie, autorisées à y avoir des représentants et donc à s’ingérer dans les affaires cultuelles d’un islam de France tardant à s’affirmer. Il fut l’un des seuls à dénoncer alors cette anomalie.

De cette urgence à penser un présent en évolution rapide, et parce que le temps pressait pour étudier le regain de religiosité que connaissaient les sociétés modernes au lendemain de l’effondrement du bloc de l’Est, Bruno Etienne initia l’étude du fait religieux par la science politique. Ainsi naquit en 1992 sur son instigation l’Observatoire du religieux, dont Valérie Pécresse, ministre de l’enseignement supérieur, fut la fossoyeuse… néanmoins, cette initiative se multiplia au sein d’autres institutions.

Ainsi ses recherches, de par leurs conclusions en porte-à-faux avec l’opinion majoritaire, trouvaient le chemin de la polémique. Bruno Etienne avait à cœur de sortir du monde confiné des chercheurs afin de participer pleinement aux débats publics. Il stipendiait alors l’audimatisme et la dimension émotionnelle des débats qui, par des raccourcis, conduisent à nier la complexité des sujets, même s’il concédait que « Bruno Etienne, le citoyen, [est] républicain et laïc », pensait différemment. Il incarnait ainsi l’écart, et c’est un fil rouge de sa trajectoire d’universitaire engagé, le fossé, mis en lumière par Max Weber, entre le savant et le politique.

Un intellectuel méditerranéen en quête d’universel.

Provençal de naissance et de culture – au point que Maurice Duverger, siégeant dans son jury d’agrégation, moqua son accent invraisemblable, ce à quoi il rétorqua que : « (…) le jacobinisme m’a chassé de ma langue comme le colonialisme a chassé le fellah de sa terre » – il s’attacha à incarner une forme de résistance à l’emprise du centre sur la périphérie.

Refusant de faire sa carrière à Paris, coopérant déçu des premiers gouvernements de l’Algérie indépendante, socialiste de tendance marxiste dans ses premières années, il avait très vite saisi les impasses du modèle moniste tant sur cette terre d’Afrique du Nord qui réprimait les aspirations démocratiques (et non indépendantiste) kabyles, qu’en France. Il opta donc pour une trajectoire qui épousait les pourtours de la Méditerranée encore empreinte de son aura. A cet égard, il estimait que l’avenir de l’Europe, à l’heure où celle-ci s’attachait à intégrer les ex-pays de l’Est, résidait dans ce « continent liquide, aux frontières solides et aux habitants mobiles. » qu’est la Méditerranée.

Sociologue des marges de la société moderne, son champ d’études s’étendit donc au-delà de la simple question de l’islam à celles des cultes non officiellement reconnus et de la résurgence des identités locales dont il soulignait l’inéluctabilité au regard de la faillite du pacte républicain et de la mondialisation/globalisation – qu’il appelait westernalisation. Cet intérêt pour les marges de la société, la rive Sud, l’impermanence du monde moderne et pour tout ce qui éveillait les esprits à la complexité, ainsi que le rapport qu’il entretenait avec le personnage de l’Emir Abd el-Kader, dont il est sans aucun doute le meilleur biographe, révélait sa quête (sa soif ?) d’universel.

Dans un de ses derniers textes, paru en 2008, il s’interrogeait sur ce « que pourrait être une véritable spiritualité laïque, c’est-à-dire dégagée de la doxa des institutions magistérielles, qu’elles soient religieuses ou politiques, pour un 21ème siècle solidaire de toute l’humanité et non pas repliée sur ce bout du Finistère de l’Eurasie comme, hélas ! l’ont choisi – volens nolens – les Français peureux et apeurés … eux qui avaient proposé au monde entier l’universalité de leurs valeurs. » Concluant, au crépuscule de sa vie que « seuls la modestie lucide, le refus de l’ethnocentrisme, de la paranoïa et de l’arrogance universaliste du narcissisme nationalo-jacobin ou celui d’Eglises ayant la prétention au monopole du Salut, conjugués au catastrophisme éclairé selon le mot repris à Hans Jonas, pourront nous permettre de conjurer le mal suprême qui consiste à ne voir dans l’Autre qu’un ennemi potentiellement dangereux pour l’entre-nous alors que la différence enrichit l’humanité …».

Dix ans après, ses analyses n’ont pas pris une ride et ses intuitions s’avèrent malheureusement justes et ses écrits restent d’actualité,

Dix ans après, sa voix à la fois lumineuse et provocante manque au débat aujourd’hui dominé par des polémistes colportant des lectures historiques erronées.

Dix ans après, le vide laissé par son départ de celui qui tint lieu de maître à penser pour beaucoup d’entre nous est toujours aussi grand.

William LEDAY est diplomé de Sciences PO Aix en Provence, titulaire d’un DEA en Histoire. Ancien conseiller parlementaire, il est spécialisé en affaires stratégiques, qu’il enseigne à Sciences Po, et en communication politique.