Widget Cart and Widget My Account do not available

Idées

ABDELKADER Franc-Maçon. François POUILLON.

ABDELKADER Franc-Maçon. François POUILLON.
par Robert Djian

François POUILLON, Directeur d’études à l’EHESS, nous propose une autre facette du héros algérien: ABDELKADER Franc Maçon.

 

François Pouillon* – “L’émir Abdelkader, franc-maçon ?!”, Qantara, 99, avril 2016, p. 48-51 (Dossier « La franc-maçonnerie dans le monde arabe »)

La révélation, en 1966, de l’appartenance de l’émir Abdelkader à la franc-maçonnerie à suscité en Algérie des réactions assez vives, et des débats largement argumentés entre historiens algériens et français. Retour sur un dossier aux multiples dimensions.

En Algérie, cela créa un certain malaise : l’année même où les cendre d’Abdelkader étaient acheminées en grande pompe de Damas où il avait été enterré, vers le carré des martyrs d’Alger, Xavier Yacono (1912-1990), historien universitaire des plus sérieux, publiait un article établissant que l’émir Abdelkader avait été franc-maçon[1]. L’histoire et la mythologie nationale se heurtaient sur un terrain où l’on ne pouvait pas si facilement disqualifier le dénégateur par l’étiquette infamante d’« historien colonial ».
Sans titre1

 

Que le résistant primordial à la pénétration française, récemment désigné à la place fondamentale de héros-fondateur de la république algérienne ait été affilié à une association aussi suspecte que la franc-maçonnerie, cela faisait un peu désordre. Et cela mettait sévèrement en cause le bunker historiographique que l’Algérie avait construit à son propos autour de quelques principes : limiter la vie de l’émir aux seules années 1832-1847, quinze ans pendant lesquels Abdelkader avait guerroyé contre la pénétration militaire française en Algérie et tenté alors d’organiser, dans l’Ouest algérien, l’ébauche d’un Etat qui préfigurait de lui de l’indépendance ; passer sous silence le fait que l’émir avait été, à la suite de son père, le cheikh de la puissante confrérie Qadiriyya ; jeter un voile sur 35 ans d’une carrière orientale très riche, pendant laquelle il avait multiplié les déclarations d’allégeance vis-à-vis de la France, et la brochette de décorations qu’il avait reçues des puissance européennes suite à sa courageuse intervention en faveur des chrétiens arabes de Damas lors des pogroms dont ils étaient l’objet en juillet 1860 ; oublier enfin les volumes d’écrits mystique qu’il avait publiés à Damas, et le vœux solennel qu’il avait fait de rester après sa mort auprès de son maitre en ce domaine, Ibn ‘Arabi. Maintenant on allait dire, en plus, qu’il était franc-maçon ! C’était miner un peu plus la statue du commandeur que l’Algérie entendait ériger sur son personnage.

À propos d’un débat compliqué et biaisé, je voudrais l’analyser ici sous deux angles. D’abord faire le point sur les faits archivés par lesquels on établit (ou critique) cette adhésion et voir comment on peut ruser avec les documents. Ensuite chercher à comprendre les raisons d’une récusation aussi radicale de la part de l’Algérie, à propos d’une affiliation à la franc-maçonnerie, chose qui n’était à cette époque ni infamante, ni odieuse.

Un immense malentendu

La contre-attaque la plus vigoureuse vint de Mohamed-Chérif Sahli, un « historique » du FLN, néanmoins historien professionnel de son état[2]. De fait, son texte était très solidement argumenté et ne laissait de côté aucun point de la documentation exhumée par Yacono. D’autres essayistes algériens lui emboitèrent le pas, notamment un certain Dr Benaïssa, dont l’argumentation était beaucoup plus désordonnée. Ils avaient en commun une conviction, si radicale que cela soulève le soupçon, de considérer comme impossible, par une démarche hypercritique, la possibilité même d’une adhésion formelle de l’émir à la franc-maçonnerie.

Relevons les faits qui, quelle que soit la position dans le débat, ne sont pas contestés :
1. Suite aux événement de Damas en1860, la Loge Henri IV du Grand Orient de France envoie à Abdelkader une lettre enthousiaste l’enjoignant à rejoindre leur société. Il y répond, comme a son habitude, de la manière la plus courtoise, remerciant notamment ses correspondant de l’envoi d’un petit bijoux maçonnique qu’il accepte volontiers, comme il va le faire pour la batterie de décorations qu’il recevra des grande capitales européennes – notamment un grand cordon de la Légion d’honneur.

Lettre d’Abdelkader à la loge HenriIV. Damas, 26 février 1861.

Sans titre2

  1. Retour de son long séjour à La Mecque en 1863-64, Abdelkader est fraternellement accueilli, le 18 juin 1864, par les frères de la loge de Pyramides, sise à Alexandrie, mandatés par la Loge Henri IV pour formaliser son adhésion.Sans titre3
  2. Lors de son séjour triomphal en France, pendant l’été 1865, l’émir a deux contacts significatifs avec la franc-maçonnerie : Le 1er juillet, il reçoit une délégation du Grand Orient, pour décider d’une réunion formelle. Requis par des obligations sans doute plus importantes, il ne peut finalement se rendre à la séance convoquée en son honneur le 26 août.

Ces approches formelles donnent lieu une abondante correspondance et à la production de nombreux documents (reproduits par Yacono et Etienne[3]) qui ont été soigneusement examinés par les différents intervenants de ce débat. De l’analyse des textes dans leurs versions arabe et française, soigneusement collationnés par Bruno Etienne, il ressort que c’est un immense malentendu, d’ailleurs réciproque, qui s’établit entre l’émir et ses « frères » maçons. Ceux-ci s’enthousiasment de la légende héroïque de l’émir, ignorant totalement ses dispositions spirituelles. Pour lui, cet échange n’est qu’une pièce de plus dans le très riche réseau de relations qu’il entretient depuis 1848 avec nombre de personnalités influentes sans restriction, y compris quelques militaires qui se sont rendus coupables de crimes de guerre en Algérie. Il n’est d’ailleurs pas effarouché par les débordements ésotériques d’une confraternité qui est, en somme, en Occident, ce qui ressemble le plus à une confrérie soufie.

Quand Abdelkader a-t-il décidé de s’en écarter ? Sahli réduit évidemment au minimum cette mauvaise fréquentation, et voit une rupture dans le rendez-vous manqué de 1865. Mais il est attesté que de liens personnels se sont maintenus et l’autre hypothèse, soutenue notamment par Bruno Etienne, est que l’émir est resté dans cette mouvance au moins jusqu’au tournant laïque de l’honorable société, en 1877. Tous les interprètes s’accordent néanmoins sur un point : pendant ses années d’« adhésion », il n’a jamais eu une grande activité militante dans le cadre maçonnique.

Le démon de l’anachronisme

Revenons à ce qui fâche : Sahli et derrière lui d’autres analyste algériens, nient énergiquement qu’Abdelkader ait véritablement été admis comme maçon. Au delà des points incertains que l’on invoque toujours comme contre-preuve, des documents demeurent sur une rapprochement réel que l’on ne peut récuser. L’argument pour les évacuer ? Il est en dernier ressort conceptuel : cela va contre l’image que l’on se fait alors de l’émir en Algérie et, du coup, certains textes qui lui sont imputés « paraissent absurdes et inconcevables » (Sahli, p. 36). L’émir n’aurait pas pu adhérer à une organisation potentiellement athée ; s’agit donc de « certitude morale » (p 39). Pour Sahli, ce serait une manipulation politique de Napoléon III ; pour d’autres, ce serait, de la part des autorités maçonniques, une opération de captation qui opération de captation qui els aurait conduit à fabriquer des faux ou rectifier certains documents compromettants. C’est ignorer que, s’agissant de pièces d’archives réparties entre différents dépôts, une telle forgerie n’est pas si facile à réalise – sans compter qu’on en voit mal l’utilité puisque la chose était appelée à rester, pour un bon siècle, complètement confidentielle.

Comment reconsidérer tout cela sur des bases rationnelles ? Dans cette affaire, le débat est miné par le démon de l’anachronisme. D’abord, la figure d’Abdelkader est évidemment plus complexe que ce qu’en retient la fiction nationaliste fabriquée après 1966. Ensuite, la franc-maçonnerie des années 1860, n’est pas la même que celle qui s’illustra, sous la troisième république, dans la défense d’une laïcité, ce qui l’écartait certainement de l’humanisme déiste, teinté de spiritualité polymorphe, héritière en Orient des doctrines Saint-simoniennes. Enfin et surtout, si les intellectuels organiques de l’Etat-FLN ont une sainte horreur de cette association, c’est qu’ils reprennent des idées schématiques développées dans les milieux catholiques intégristes et dans la droite française de l’entre-deux-guerres, celle qui stigmatisait les complots « judéo-maçonniques ». Sur ce point encore, le régime algérien de l’indépendance hérite de la colonie dont il a repris les goûts provinciaux et les fantasmes.   Toutefois, comme c’est souvent le cas, ceux qui veulent arrêter l’histoire sous quelque formulation définitive se trouvent vite rattrapés par elle. Les travaux rigoureux d’une pléiade de chercheurs européens d’inspiration soufie (Chodkiewicz, Etienne, Lagarde, Geoffroy, Bouyerdène) ont considérablement éclairé et enrichi ce qui touche à la dimension spirituelle de l’émir, à partir de 1852.

 

 

Sans titre4

Hocine Ziani – Abdelkader méditant, Alger, 2007
Il devient difficile, pour cause de réformisme anti-maraboutique, de l’enfermer dans sa seule mission guerrière et politique face à la conquête française. D’autant que l’irruption islamiste dans le pays, invite les politiques eux-mêmes à chercher à brandir contre des idéologies intégristes « venues de l’étranger », l’idée d’un islam proprement algérien. Les différentes associations « émir Abdelkader » se sont attaché à le faire reconnaître comme « héros des deux rives », trait d’union entre Orient et Occident, entre Islam et modernité, et cela pourrait bien conduire à faire admettre enfin, et reconnaître son détour maçonnique comme exemplaire.

]Sur un tableau situé à Paris rue Cadet, au siège du Grand Orient de France

 

Plus sans doute que les pièces d’archives, les correspondances, les témoignages invoqués par Yacono, la présence d’un tableau grand format de l’émir, conservé rue Cadet, au siège parisien du Grand Orient de France, semble avoir constitué un indice fort de l’adhésion de l’émir à la franc-maçonnerie. C’est là une preuve supplémentaire de la puissance des images dans la représentation de l’histoire en Algérie. Mais, en fait, ce n’est là qu’un témoignage du respect que la vénérable institution portait un homme qu’elle honore comme un membre éminent .

Sans titre5

Regardons en effet la généalogie de cette image. Le tableau qui a été exécuté au début du XXe siècle , est l’oeuvre d’un certain Simon Agopian(1857-1921), un peintre arménien ayant étudié et exercé à Istanbul comme sujet ottoman.Il ne figure pas au Bénézit mais, à la faveur du regain d’intérêt pour la peinture orientaliste,un certain nombre de ses toiles, , avec des figures et des spectacles typiques,ainsi que des représentations de monuments stambouliotes, sont apparues en salle de vente. Le peintre pratiquait aussi le portrait officiel:il exécuta celui du sultan AbdulhamitII. Il travaillait régulièrement à partir de photographies, et c’est d’ailleurs sur cette base qu’en 1906, soit vingt trois ans après la mort de l’émir, il a peint ce tableau. Il reproduisait là, mais en grand et en couleur, un cliché célèbre réalisé quarante ans plus tôt dans le studio des frères Abdullah, des arméniens eux aussi. En 1865 en effet, Abdelkader, lors d’une escale officielle à Istanbul, alors qu’il était en route vers Paris, s’était arreté chez ces »photographes officiels de la cour du sultan »(4)

Sans titre6

 

C’était son premier voyage en France depuis son intervention héroïque lors des pogroms anti chrétiens de Damas en 1860, où il avait sauvé nombre de vies. Ce geste fraternel d’un musulman vis- à- vis de chrétiens frappa les esprits. L’émir y gagna une immense renommée et une reconnaissance internationale, sanctionnée par la remise des plus hautes décorations qui lui furent envoyées des grandes capitales de l’Europe. C’est à la faveur de ce mouvement que des autorités maçonniques de Paris lui adressèrent l’invitation à se joindre à leur mouvement. Ce cliché était une sorte de portrait officiel très largement reproduit. L’émir lui même en avait acquis des exemplaires qu’il offrait en dédicace aux hôtes étrangers venus le visiter. Et c’est encore derrière ce portrait agrandi qu’en 1966 lors de son acheminement vers Alger, on fit défiler dans Damas le catafalque transportant ses cendres.

Le tableau était- il une commande du Grand Orient, ou bien a- t- il été acquis par la suite? Nous n’avons pu le savoir. C’est un fait que Bruno Etienne, lorsqu’il travaillait à son grand livre sur Abdelkader (Hachette 1994), racontait l’avoir retrouvé, remisé et en piteux état. Il en obtint la restauration et le tableau figura désormais en bonne place de choix, en face de la salle du grand temple Arthur Groussier.

Sans titre7

S’il devait constituer une preuve de l’adhésion de l’émir, celle ci a été détruite puisque l’oeuvre a été brulée lors de l’incendie (accidentel) qui ravagea cette partie du bâtiment le 19 septembre 2009.C’est une photographie fort proprement réalisée qui le remplace désormais (5,6).

Sans titre8

 

* Anthropologue, directeur d’études à l’EHESS.

[1] Xavier Yacono, « Abd el-Kader franc-maçon », Humanisme, 57, 1966, p. 5-35. Ce n’était pas la première fois que le positivisme de l’historien heurtait de front les mythes de l’idéologie nationale : dans un article critique fort précis, il avait établi que les victimes algérienne de la guerre n’avaient pas pu être ce « million et demi de martyrs » (miliûn u nosf) imprudemment proclamés, mais tout au plus 300 000.

[2] Mohamed-Cherif Sahli, « L’Émir Abdelkader, la franc-maçonnerie et Napoléon III » in L’Émir Abdelkader. Mythes français et réalités algériennes, Alger, Enap, 1988, p 15-40.

[3] Abdelkader et la franc-maçonnerie, Paris, Dervy, 2008

[4] Vazken Khachig Davidian, « Portrait of an Ottoman Armenian Artist of Constantinople. Rereading Teotig’s Biography of Simon Hagopian », Études arméniennes contemporaines, 4, 2014, p. 11-54. [En ligne]

.[5] Voir François Pouillon, « Images d’Abd el-Kader : pièces pour un bicentenaire », L’Année du Maghreb, 2008 (en ligne)

[6  Coïncidence : on venait de célébrer le bicentenaire de la naissance de l’émir. L’événement en fut marqué par l’édition du timbre… qui reprenait toujours le célèbre cliché.