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Idées

ABDEL KADER.FRANCOIS POUILLON

ABDEL KADER.FRANCOIS POUILLON
par Robert Djian

François Pouillon est directeur d’études à l’EHESS à Paris.Le personnage ‘ ABD el KADER fut pour lui un point de rencontre avec Bruno ETIENNE donnant lieu en particulier à un livre,Abdelkader le magnanime. Nous rapportons ce jour quelques extraits du travail de François Pouillon portant sur le  héros algérien.

 

J’en suis venu à travailler sur Abdelkader dans le cadre d’un programme sur le cheval arabe que j’avais engagé lors d’une invitation à l’université de Princeton. Bruno Etienne que je connaissais depuis longtemps m’accueillit immédiatement dans la famille assez fermée des spécialistes de l’émir. Il mit à ma disposition les textes source qui avaient été à l’origine des « remarques d’Abdelkader » intégrées par le général Daumas dans le texte de ses CHEVAUX DU SAHARA. C’est grâce à ce soutien que je pus finalement mener à bien une édition raisonnablement   complète de cet ouvrage (chez Actes Sud). Bruno Etienne y donna un avant propos.

Entretemps, il y avait eu l’édition d’un petit ABD EL-KADER LE MAGNANIME, publié dans la collection Découvertes-Gallimard, où il me convia pour assurer la partie iconographique. J’y rédigeai aussi le chapitre final sur la construction de l’image (au sens large), de l’émir de sa mort jusqu’à son installation comme héros fondateur de l’Algérie algérienne. Pour différentes raisons, que je relate dans un article de l’Année du Maghreb, les relations avec l’éditeur furent assez conflictuelles. Pendant tout ce temps, Bruno Etienne m’apporta un soutien sans failles, y compris dans sa manière de ménager entre nous des arbitrages acceptables.

Si je puis ajouter une anecdote concernant le dernier article que je publiai dans la REMMM « à la mémoire de Bruno Etienne ». Le manuscrit comportait plusieurs formules facétieuses, sinon carrément provocatrices, qui furent évidemment épinglées dans les expertises de lecteurs sollicités par la revue. Je m’apprêtai à les retirer quand je me suis dit que, par respect pour la mémoire de notre ami, qui n’avait pas peur de mots, surtout si cela faisait mouche, il fallait les maintenir. Avec un certain panache, la rédaction de la revue ce rangea à l’argument, et accepta de rendre ainsi à la « manière » de Bruno Etienne une sorte d’hommage posthume.

Francois POUILLON

 

 

Extrait du Dictionnaire des orientalistes de langue française,Paris,IISMM/Karthala.2012

ABDELKADER ou ‘abd al-Qâdir – aujourd’hui couramment Abd el-Kader

(1807/08, Guetna près de Mascara, Oranie – 1883, Damas)

Leader de la résistance à la colonisation française en Algérie, mystique musulman, partisan d’un dialogue des civilisations.

L’émir Abdelkader – adoptons son nom sous l’orthographe francisée, plutôt que sous la version faussement savante, qui semble s’être largement imposée – connaissait-il le français ? C’est l’objet d’une polémique qui se prolonge jusqu’à aujourd’hui, l’émir faisant désormais figure de héros fondateur de la république algérienne. Si nous prenons le risque de le faire figurer dans un dictionnaire d’auteurs francophone, c’est pour en avoir pesé les arguments historiographiques (Pouillon, « Du témoignage : à propos de quelques portraits d’Abd el-Kader en Oriental », REMMM, 132, 2012). Mais quand bien même, c’est un fait qu’il a représenté pendant quasiment un siècle le symbole d’une Algérie musulmane liée à la France – en témoigne, dans un genre vulgaire, la fameuse « chanson du centenaire » : « Et je lève mon verre/ à la santé d’Abdelkader ». Cette position, il la doit à sa popularité développée depuis l’époque de la résistance – avec notamment la monumentale Prise de la Smala d’Horace Vernet* présentée au salon de 1845 –, puis lors de sa détention en France, entre 1848 et 1852, enfin lors de ses passages triomphaux à Paris en 1865 et 1867, suite à une intervention de défense des Chrétiens de Damas en 1860. Ce destin est assez bien résumé par le sous titre ce qui reste la meilleure biographie qui ait été publiée sur lui, celle du général Azan : Du fanatisme musulman au patriotisme français (Hachette 1925). Tourné vers la France, il l’était depuis sa période guerrière, s’associant, en la personne de Léon Roches, un attaché de presse se consacrant à lui traduire la presse française. Très curieux de modernité technologique dans le domaine de la culture, il demande, dès sa libération, à visiter l’imprimerie nationale qui avait fondu des caractères arabes pour l’édition – la veille, 5 novembre 1852, il avait assisté à une représentation du Sélam, ode symphonique d’Ernest Reyer*, sur un livret de Théophile Gautier*. Dans ce registre, il sera même convié le 7 août 1865 à présider la remise des prix du concours général. C’est la même année qu’il pose bardé de toutes ses décorations pour les plus grands photographes parisiens, après être passé, à Istanbul au studio des frères Abdullah*. Figure littéraire considérable, évoquée par exemple par Gautier, Flaubert* ou le jeune Rimbaud*, la production livresque de l’émir est également importante, grâce à ses traducteurs il est vrai : c’est Boissonnet* qui donne au Général Daumas* le texte des « remarques de l’émir Abdelkader » qui vont orner ses Chevaux du Sahara (à partir de 1851 – voir notre édition des Dialogues sur l’hippologie arabe, chez Actes Sud) et c’est à Gustave Dugat* que l’on doit la traduction de ce que l’on appelle couramment la « Lettre aux Français » (Rappel à l’intelligent, avis à l’indifférent, de 1858), texte destiné à Reinaud*, en vue de son admission à la Société asiatique*. On le voit, Abdelkader a quelques titres à figurer dans notre dictionnaire des orientalistes.

Même si les portraits produits de lui, au sud et au nord de la Méditerranée, ont tendance à se contraster en miroir, comme témoigne la production livresque considérable dont il est l’objet, on évoque volontiers de toutes parts « l’homme des deux rives », dialoguant avec le constructeur du canal de Suez, de Lesseps, comme avec un ancien évêque d’Alger, Mgr Dupuch, ses plus fervents soutiens au moment de sa captivité. Son adhésion, attestée, à la Loge maçonnique de Pyramides – une manière de confrérie, comme le note Bruno Etienne (Abdelkader et la franc-maçonnerie, Dervy, 2008) – soulève encore quelques émois au sud, mais on s’y est résolu à accepter les textes mystiques pour lesquels, grâce à Michel Chodkiewicz et Michel Lagarde, on dispose désormais d’excellentes éditions, nourrissant notamment les quêtes spirituelles de convertis à l’islam, tel Eric Geoffroy (Abd el-Kader. Un spirituel dans la modernité, 2010).

Parce qu’il est une figure aux multiples facettes, réfléchissant de manières diverses un certain fondamentalisme arabe et musulman, et un islam ouvert au dialogue et à la modernité, Abdelkader résume bien la synthèse créole qui s’est mise en place en Algérie, et les rêves exotiques qui perdurent au nord malgré qu’on en ait.

François Pouillon 






 

Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée132 | décembre 2012

L’ibadisme, une minorité au cœur de l’islam

Etude libre

Du témoignage : à propos de quelques portraits d’Abd el-Kader en Oriental

Lien Du témoignage : à propos de quelques portraits d’Abd el-Kader en Oriental », Revue des Mondes Musulmans et de la Méditerranée (REMMM), n° 132, 2012-2, p. 199-228 https://remmm.revues.org/7892

Testimony based on different portraits of Abd el-Kader in Oriental clothes

François Pouillon

  1. 199-228

 

Résumés

 

Comment maintenir l’exigence de la critique historique face à la pression idéologique que constitue l’élaboration d’une mémoire nationale ? Cette question, analysée au cours de plusieurs articles sur la construction de l’image d’Abd el-Kader dans l’Algérie contemporaine, se conclut ici avec le corpus portant sur la période de l’exil de l’émir en Orient. Le leader a-t-il abandonné le costume algérien pour s’acculturer aux manières vestimentaires de la région ? Voici une question qui conduit l’historiographie algérienne à mettre en cause les témoignages de visiteurs et même des documents photographiques. S’agissant alors d’analyser un détail en apparence indifférent, la couleur des yeux de l’émir, on note que les informations ne sont pas seulement diverses mais contradictoires : comment, dans une documentation lacunaire, disparate et parfois polémique, ne pas céder au relativisme et parvenir malgré tout à administrer la preuve ?

How can the requirement of historical criticism stand against the ideological pressure caused by the making of a national memory? This issue, analyzed in several articles on the construction of the image of Abd el-Kader in contemporary Algeria, ends here with sources dealing with the Emir’s period of exile to the East. Did the leader abandon his Algerian costume to embrace the regional dress codes? This question led Algerian historians to challenge the testimonies of visitors and even photographs. In the course of analyzing a seemingly irrelevant detail – the eye color of the Emir – we noted that the information was not only different but contradictory: based on incomplete, disparate and sometimes controversial documentation, how can one not give into relativism and still manage to provide the evidence?

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Entrées d’index

Mots-clés :historiographie, Algérie, Abd el-Kader, photographie ancienne, images du leader, histoire nationale

Keywords :historiography, Algeria, Abd el-Kader, old photographs, images of the leader, national history

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Plan

Faux témoignages ?

Tenues d’Orient

Les yeux noirs

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Dédicace

À la mémoire de Bruno Étienne (1937-2009)

Notes de l’auteur

Merci à Guy Barthélemy, Hachmi Karoui, Claire Nicholas et Jean-Claude Vatin pour les relectures qu’ils ont faites de ce texte – merci aussi aux relecteurs anonymes de la REMMM pour leurs remarques positives et les documents complémentaires qu’ils m’ont fournis

Texte intégral

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Abd el-Kader a quitté la France, où il était assigné à résidence depuis près de cinq ans, le 21 décembre 1852. À partir de là, une nouvelle phase de sa vie commence, en Turquie d’abord, puis en Syrie où il va rester jusqu’à sa mort, en 1883. Hors trois séjours en France, en 1855, 1865 et 1867 qui ne totalisent pas six mois, il va donc rester en Orient plus de trois décennies, à Damas essentiellement, où, si l’on soustrait les trois années passées à Brousse, auxquelles il convient d’ajouter seize mois auprès des Lieux saints et les nombreux passages en Égypte, il séjourne environ un quart de siècle. Au total, si l’on prend en compte le long pèlerinage qu’il effectue avec son père, l’émir a passé près de la moitié de sa vie hors d’Algérie. C’est pourtant la période algérienne qui est la mieux documentée, et qui a fait l’objet, de son vivant d’abord, et jusqu’à aujourd’hui, des plus importantes études. Pour le reste, la vie de l’émir semble s’être limitée à quelques éclats : ses visites en France ; son intervention lors des pogroms antichrétiens de Damas en 1860 ; son apparition près du chantier du canal de Suez. Le personnage a par ailleurs fait l’objet de polémiques érudites qui procèdent de quelques incertitudes de sa biographie : l’investiture d’un « Royaume arabe » pour lequel il aurait été pressenti, son adhésion à la franc-maçonnerie, sa condamnation de l’insurrection de Kabylie. Hors cela, une vie assez paisible : celle d’un pensionné de l’État – il en est tant d’autres – soumis cependant à un régime de surveillance, parfois encombrant, de la part des consuls de France.

  • 1 Une exception récente in Haddad (2010).
  • 2 Elle n’a pas même fait l’objet d’un inventaire sérieux. Cf. notre édition des Dialogues sur l’hippo (…)
  • 3 son édition des Écrits spirituels (Abd el-Kader, 1982). Sur ce point, les travaux de Bruno Etie (…)

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Les historiens ne semblent guère s’être intéressés à cette période1. Pourtant l’intense correspondance que l’émir entretient avec de nombreuses personnalités tant européennes que musulmanes nous apporterait, malgré son caractère un peu convenu, d’intéressantes indications sur l’évolution de sa pensée politique et religieuse. Cette correspondance ne sera certainement pas publiée2 : à cause de son caractère trop divers précisément, et trop déférent. Malgré un retour, après les travaux pionniers de Michel Chodkiewicz3, sur la dimension proprement spirituelle du personnage, qui montre un réel approfondissement. Pour ce qui est de la dimension politique, de sa réflexion sur un monde dont il s’informe par des visites – de Paris et Londres à La Mecque, en passant par Istanbul –, et d’innombrables consultations, ses évolutions réelles au cours de cette période demeurent inétudiés. On dispose cependant d’un certain nombre de documents iconographiques qui, à notre connaissance, n’ont pas été vraiment analysés. Ils sont susceptibles de nous éclairer sur le nouveau rapport au monde qu’il construisit alors.

Faux témoignages ?

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À la veille des événements de 1988, qui allaient faire adopter un cours nouveau à la vie de l’Algérie indépendante, un important intellectuel algérien, Mohamed-Chérif Sahli (1906-1989), ressortait en brochure une série d’articles publiés dans la presse nationale. Le recueil était intitulé : L’Émir Abdelkader. Mythes français et réalités algériennes (1988). Celui qui avait appelé à « décoloniser l’histoire » (1965) concluait ainsi une vie de travaux historiographiques destinés à remettre sur ses pieds l’histoire nationale. L’entreprise critique était globale, puisqu’elle entendait rectifier fondamentalement l’image de l’émir construite par l’histoire coloniale, assez bien résumée par le sous-titre du livre qui reste la meilleure monographie publiée sur lui : Du fanatisme musulman au patriotisme français  (Général Azan, 1925). La statue de celui qui était devenu entre temps le héros fondateur de l’Algérie algérienne devait subir quelques ravalements. Sahli s’y livrait avec conviction, reprenant par des études circonstanciées l’ensemble des dossiers controversés entre les historiens des deux bords. Il le faisait avec un indiscutable souci documentaire, mais avec la conviction de déjouer un complot en désinformation : celui d’avoir cherché à faire croire que, après ses années de lutte contre la pénétration française, l’émir algérien s’était finalement rallié à l’entreprise coloniale.

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Il appelait ainsi à une histoire idéologique, sur le modèle sans doute de l’histoire des manuels français de l’époque de l’impérialisme républicain, où chaque personnage devait pouvoir incarner une leçon morale ou civique. Dans cette logique où les grands hommes étaient essentiellement porteurs de paradigmes, il ne s’agissait pas de soulever des questions par des analyses allant chercher trop dans le détail. Si des débats persistaient, à propos des « excès » de la Révolution française par exemple, ou de l’absolutisme de Napoléon, la cause de chacun était entendue : des scories demeuraient à titre de dommages collatéraux, mais le tout donnait sens aux parties. Cette histoire globalisante qui caractérise l’ère de la construction nationale peut être facilement prise en défaut. Elle laisse voir du coup les procédés de construction, et montre comment l’idéologie en vient à retravailler l’histoire.

  • 4 Merci à Bernard Traimond de me l’avoir fait découvrir à travers son ouvrage sur « la critique des s (…)

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C’est cette démarche, telle qu’elle a été mise en œuvre à propos de l’Algérie, et singulièrement, des images d’Abd el-Kader pendant son séjour en Orient, que nous tenterons d’analyser. Au sujet de ces images, nous adopterons une démarche critique, et même un tantinet hypercritique puisqu’elle s’attache non pas aux grands traits mais au détail, à l’indice, au symptôme. Cette technique du décryptage historiographique, mise au point par les enquêtes d’un célèbre détective anglais, a trouvé, on le sait, une consécration épistémologique avec l’œuvre de Carlo Ginzburg. On peut invoquer aussi à ce sujet un auteur comme Norton Cru4, tant pour son action ravageuse sur les grands récits que construit si volontiers l’historiographe, que pour son insistance sur la résistance résiduelle que les faits opposent à l’intervention enveloppante de l’idéologie.

  • 5 Il y aurait mieux à faire à s’interroger sur les sources de l’horreur que suscite la franc-maçonner (…)

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Le cas d’Abd el-Kader est doublement intéressant à ce sujet. D’une part, on dispose sur lui d’une documentation relativement rare, et en tout cas si disparate que cela laisse une large place à l’inférence ; d’autre part il est chargé d’investissements idéologiques si fort qu’il n’est même pas question parfois d’essayer de débattre sur des points de sa carrière, pourtant proprement indiscutables ; ainsi de la lettre de l’émir condamnant l’insurrection de Kabylie ou même de la question de son appartenance à la franc-maçonnerie5 : il a fallu toute la foi maçonnique de Bruno Étienne pour s’y risquer. Dans ces cas-là les arguments opposés à l’évidence des documents consistent à affirmer que l’on a affaire à des faux. On est un peu dans ces registres extrêmes comme dans un match de football entre la France et l’Algérie : des éléments extérieurs envahissent le terrain.

  • 6 Nous cédons ici à ce néologisme – Bruno Étienne, regardant un programme de colloques où une collègu (…)
  • 7 Olympe Audouard parlait de musulmans qui se précipitent pour « baiser le pan de sa robe » – Jamais, (…)

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Nous ne reprendrons donc pas ici l’ensemble de l’ouvrage de Sahli, mais seulement un de ses détours, précisément parce qu’il paraît plus anodin que les autres. Il s’agit du Chapitre 2 intitulé « Les fantasmes d’une romancière » et qui revient sur le témoignage d’une certaine Olympe Audouard (1830-1890), auteure6 d’une relation de voyage en Orient, Les Mystères de l’Égypte dévoilés (1865), témoignage dont on peut dire qu’il n’est pas vraiment resté dans les annales. C’est au point que l’on s’étonne que Sahli ait jugé utile de le passer au crible, comme il le fait, pour ce qui concerne le récit de sa rencontre avec l’émir, et non pas tant pour le récuser sur l’essentiel, puisqu’il contient un portrait qui est, comme c’est souvent le cas avec l’émir (Bernasconi, 1971), globalement favorable, mais sur des détails : ses proclamations de fidélité à l’Empereur, qui sont rapportées par tant d’autres, ou les démonstrations de piété dont il était l’objet de la part du petit peuple égyptien, qui offensent la lecture moderniste (c’est-à-dire réformiste) que donne Sahli de la religion de l’émir (1953)7. Curieusement, il s’en prend surtout à une notation vestimentaire fournie par Olympe Audouard. C’est pourtant de façon tout à fait incidente, et sans tirer à conséquence que la romancière avait écrit :

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« Sa démarche est noble et fière, et sa figure belle encore, quoique le costume syrien lui aille moins bien que le costume algérien » (d’après Sahli 1988 : 43 [nous soulignons. F.P.])

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Sous cette remarque anodine, on ne saurait voir aucune intention de nuire : tout juste une surprise, ou plutôt une déception. C’est cependant une émotion beaucoup plus grande que cela va provoquer chez lui :

  • 8 Sahli, 1988 : 42-43 renvoie ici à Lortet, 1884 : 603.

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« Abdelkader en costume syrien, proteste-t-il, cela est contraire à des témoignages plus sérieux soulignant sa fidélité au costume algérien »8

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Et d’enchaîner que cela fait partie des « traits de ce récit qui amènent à se demander si la rencontre avec l’émir n’est pas un produit de l’imagination de l’auteur » – d’où le titre du chapitre : « Les fantasmes d’une romancière ». Et de conclure :

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« Lorsqu’elle fait son portrait, elle se contente de notations vagues, sèches et abstraites comme si elle ne l’avait jamais rencontré » (ibid. [nous soulignons. F.P.]).

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Pourquoi diable aurait-elle « fantasmé » cette rencontre ? Abd el-Kader constituait sans doute une visite obligée pour les voyageurs faisant une escale à Damas. Mais on ne voit pas pourquoi notre voyageuse aurait placé cet épisode au Caire, où il ne se rendait que rarement. Quand bien même elle aurait conçu cette fiction, elle l’aurait composée en suivant au contraire les traits d’un portrait convenu, c’est-à-dire en costume algérien, sous lesquels on avait coutume de le représenter.

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Nous avons analysé ailleurs (Pouillon, 2004) à propos de l’émir, la question de ces portraits-robots faits a posteriori, ou à partir de notations indirectes. Ils sont remarquablement ressemblants… entre eux, et ils convergent en particulier sur ce qui tient à la tenue de l’émir : un turban tendu d’une corde ; deux burnous, un blanc et un noir, posés l’un sur l’autre – le costume classique d’un soufi algérien. La notation discordante avec l’icône construite communément à propos de l’émir, et l’étonnement même qu’elle manifeste, seraient plutôt ici un gage d’authenticité.

  • 9 Ce nom ne constituait pas un emblème d’identité, mais un terme distinctif qui s’imposait lors de l’ (…)

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C’est donc ici la récusation par Sahli du témoignage d’Olympe Audouard qui doit retenir notre attention. Nous trouvons le modèle d’une telle analyse dans un travail récent d’Omar Carlier (2008) qui montre l’intérêt qu’il y a à faire des analyses fines du vêtement des leaders « historiques » des nations émergentes du Sud. L’enjeu est d’importance car c’est l’image globale du personnage qui est alors en cause. Le « costume oriental » de l’émir constituait à l’évidence pour Sahli un redoutable indice d’acculturation : il laissait à penser qu’Abd el-Kader Al-Djezaïri9 aurait pris ainsi une dimension autre que nationale, et même étroitement nationale algérienne. Les témoignages et les documents iconographiques dont nous disposons sur le long séjour oriental de l’émir méritent donc d’être examinés de plus près. Ils montrent indiscutablement qu’il avait finalement adopté quelque peu les modes vestimentaires en usage entre Damas et La Mecque.

Tenues d’Orient

  • 10 Nous en avons fait l’inventaire et l’étude (Pouillon 2004, 2007, 2008b) regardant essentiellement l (…)

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Invention vulgarisée à partir du milieu du siècle, la photographie connaît une diffusion très rapide en Orient, non seulement pour en diffuser les images – il ne s’agit d’abord que de paysages ou de monuments, les temps de pose ne permettant pas la saisie de scènes animées – qu’en raison de l’immense succès local des portraits posés, sur quoi prospèrent de nombreuses officines photographiques installées dans les grandes cités de la Méditerranée méridionale. Abd el-Kader lui-même s’est très complaisamment prêté au regard du photographe, et cela pas seulement lors de ses visites en France10. Il existe de la sorte au moins cinq clichés de l’émir dont on peut sérieusement considérer qu’ils sont liés à son séjour en Orient, qu’ils aient été pris effectivement en Orient ou par un photographe oriental. Leur examen montre que l’émir était loin de s’astreindre à l’uniforme, et même qu’il jouait assez librement de la gamme des costumes en usage à cette époque dans les mondes de l’Islam méditerranéen. Chacun mérite qu’on s’y arrête pour une brève analyse

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Ph. 1 – Viguen, Hovsep et Kevork Abdullah, Abd el-Kader à Istanbul, 1865

11 Merci à Edhem Eldem de nous en avoir fourni la source.

  • 12 On y voit la même table avec les livres empilés, et toute une galerie de personnages orientaux, ain (…)

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Le plus célèbre est indiscutablement cette photographie montrant l’émir assis, la main posée sur une table à côté d’une pile de livres. Le cliché (Photo 1) est signé des frères Abdullah11, propriétaires d’un important studio actif à Istanbul dans la seconde moitié du XIXe siècle : convertis à l’islam, les photographes de Péra sont les fournisseurs attitrés des Sultans, et le portrait d’Abd el-Kader a donc un peu quelque chose d’officiel. De quand date-t-il exactement ? Probablement de 1865, lors de l’escale que l’émir fait à Istanbul pour rendre visite au Sultan avant de repartir pour Paris – cela est confirmé par un second cliché récemment apparu (Photo 2 et 2bis), manifestement pris lors de la même séance et qui inscrit définitivement cette scène en Orient12. Plutôt que le mystique, dont le regard serait tout entier tourné vers l’intérieur, l’émir se présente ici comme l’homme du « Royaume arabe » (Ageron, 1970) : grande prestance et assurance dans le regard. Il arbore ici pour la première fois la batterie de décorations qu’il a reçues de toutes les nations d’Europe, suite à l’attitude héroïque qui fut la sienne lors des pogroms antichrétiens de Damas, en juillet 1860. Et ce sera le vêtement réglementaire pour ses séjours à Paris que retiennent tant de photographes : burnous blanc ; haïk blanc de laine rayée qui passe sur la tête pour couvrir une chéchia posée sur une calotte ; un chèche blanc serre ce couvre-chef.

 

 

 

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Ph. 2 (recto) et 2 bis (verso) – Viguen, Hovsep et Kevork Abdullah, Abd el-Kader et sa suite à Istanbul, 1865 (courtoisie PhotVerdeau)

 

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img-4 - copiePh. 3 – Simon Agopian, Portrait de l’émir Abd el-Kader (d’après le cliché du studio Abdullah), 1906, musée du Grand Orient de France, Paris. Reproduit ici en couverture de l’ouvrage de B. Étienne, 2008.

                                   

Ph. 4 – Reproduction de la photographie des frères Abdullah avec une dédicace d’Abd el-Kader, coll. Zoummeroff, Archives nationales d’Outre-mer, Aix-en-Provence

  • 13 Simon Agopian, Portrait de l’émir Abd el Kader (Musée de la Franc-maçonnerie, Grand Orient de Franc (…)
  • 14 Un échantillon figure dans la collection Zoummeroff aux Archives d’Outre Mer, à Aix-en-Provence. Il (…)
  • 15 Des décomptes généalogiques réalisés par John Kiser (2008), on compte aujourd’hui, réparties entre (…)
  • 16 Située dans la vallée du wadi Barada, cette maison patricienne qui tombait en ruine a été récemment (…)
  • 17 Merci à Boutros al-Maari de nous avoir communiqué une reproduction de ce document.

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Nous avons analysé ailleurs (Pouillon, 2008) les problèmes que soulève, pour les Algériens d’aujourd’hui, le fait que l’âme de la résistance nationale à la colonisation se présente, comme c’est le cas ici, arborant une plaque de Grand-croix de la Légion d’honneur. Pour leur consolation, c’est bien le costume algérien, avec le double burnous et le chèche noué, qu’il revêt encore ici, malgré un long séjour – treize, peut-être quinze ans – en Orient. On a donc bien là un témoignage de l’entêtement vestimentaire postulé par Sahli. Pourtant cette photo reste en Algérie d’usage limité, pas seulement à cause des décorations – il est toujours possible d’en faire une reproduction centrée sur le visage -, mais surtout parce que le cliché est clairement associé à la question de l’appartenance de l’émir à la franc-maçonnerie : il a servi de modèle pour un tableau qui figure en bonne place dans le local du Grand Orient à Paris (Photo 3)13. À la vérité cela ne prouve rien, car le tableau a été réalisé en 1906, quatre décennies après le cliché, mais qu’il lui soit fait ainsi tant de gloire est en soi déjà suspect. On notera que l’émir n’avait quant à lui aucune difficulté à reprendre à son compte ce cliché, qu’il put offrir dédicacé à des visiteurs de passage (Photo 4)14. Il a été reproduit et largement repris dans sa descendance15. On en retrouve plusieurs versions anciennes, dont une colorisée, dans la collection du petit musée créé dans la maison « de campagne » que l’émir possédait à Doummar, dans les faubourgs de Damas16. Il semble même qu’en Orient, elle constituait une sorte de portrait officiel : elle trônait en grand format dans la maison de Saïd al-Jazaïri, petit-fils de l’émir qui devait, en sept-oct. 1918, après l’évacuation des Turcs, participer au gouvernement de Damas17. C’est l’image même qui fut portée en tête du cortège qui, au printemps 1965, accompagna la dépouille de l’émir en partance pour l’Algérie (Photo5)

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Ph. 5 – Damas, 1965. Cortège accompagnant la dépouille de l’émir Abd el-Kader lors de son « retour des cendres » vers Alger

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Ph. 6 – Francis Bedford, Abd el-Kader à Damas, après 1862

  • 18 Il en rapportait pas moins de 172 clichés, répartis en 2 albums.
  • 19 « entre le 29 avril et le 2 mai [1862] » (Hage, 2000 : 33).

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La première photo de l’émir en Orient a cependant été prise un peu plus tôt – trois ans auparavant, cinq tout au plus (Photo 6). Elle est à vrai dire assez surprenante mais son légendage est indiscutable. Elle est l’œuvre de Francis Bedford (1816-1894), un photographe anglais fort sérieux : après s’être fait connaître comme paysagiste, il avait été recruté par la famille royale anglaise pour faire des inventaires photographiques des collections de la couronne. Il est sollicité en 1862 pour accompagner le Prince de Galles dans un voyage en Terre Sainte18, dont l’itinéraire s’élargit finalement à l’Égypte, et à Damas pour accompagner la délégation venue remettre à l’émir les insignes de diverses décorations, dont la fameuse légion d’honneur (Hage, 2000 : 138). Le portrait qu’il nous en donne diffère sensiblement de l’image habituelle : par l’apparence physique que l’on trouve à cet homme, coutumier des macérations ascétiques, et qui arbore ici un embonpoint de notable oriental et – comment dire ? – de « bonnes joues » qu’on ne lui connaît pas ailleurs. La photographie peut pourtant être datée avec précision, du printemps 186219. Le plus surprenant dans ce cliché, c’est la tenue de l’émir. Sous le keffieh à croisillons rouge et blanc de La Mecque, roulé serré en turban autour de sa tête, il porte la classique ‘abaya des notables d’Arabie. Allons-nous la récuser, pour la même raison que Sahli ?

  • 20 Merci à Sylvain Cornac de m’avoir permis de préciser ce point : Poujoulat se fonde essentiellement (…)

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Cette image est cependant confirmée par le témoignage écrit de Baptistin Poujoulat (Cf. Bouyerdène, 2008b : 123-124). Cet historien parti en Terre Sainte pour se documenter sur les croisades connaît bien la région et ses usages – il en tire une fameuse Correspondance d’Orient avec Joseph-François Michaud (1830-1831). Arrivé à Damas pendant les émeutes, il souhaite se faire le chroniqueur de l’événement20, dans un ouvrage d’actualité cette fois, La Vérité sur la Syrie (1861). Ayant joint à son tour une délégation venue apporter à l’émir quelques décorations, il fait un portrait à peu près contemporain de la photographie de Bedford. Il donne une description précise du vêtement de l’émir qui correspond assez bien à ce que l’on voit sur la photographie

« J’avais le plus grand désir de voir Abd-el-Kader. Je me le figurai d’avance magnifiquement drapé dans son burnous blanc ; je l’ai trouvé, à mon grand désappointement, vêtu à la manière des cheiks ou des ulémas de Damas, tarbouche rouge orné d’un gland de soie bleue, entouré d’un turban blanc bigarré dont le bout flotte sur l’épaule gauche ; longue robe de soie rayée, serrée à la ceinture par un foulard de même couleur ; bas blancs et babouches jaunes. Mais ce costume, quoique moins pittoresque que celui des Arabes africains, n’enlève rien à Abd el-Kader de sa dignité grave, de parfaite distinction » (Lettre du 30 nov. 1860, in Poujoulat, 1986 : 359 – d’après Bouyerdène, 2008 : 122 [nous soulignons. F.P.]).

  • 21 Ahmed Bouyerdène qui a eu la charité de ne pas reprocher à Sahli sa contestation abusive (mais il r (…)

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On voit donc Poujoulat manifester vis-à-vis du vêtement le même étonnement qu’Olympe Audouard dont le témoignage est ici confirmé point pour point. Et cela est d’autant plus flagrant qu’il affronte là non une icône, mais sa déception21.

  • 22 On peut y rajouter encore celui du Dr Lortet (1884 : 603-605), cité par Sahli (1988 : 42) et ceux d (…)

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Pour reprendre ces questions de façon plus méthodique, on dispose désormais de l’ouvrage d’Ahmed Bouyerdène, Abd el-Kader par ses contemporains : Fragments d’un portrait (2008b) qui propose un florilège assez impressionnant des témoignages directs disponibles sur l’émir. L’auteur ne s’est pas contenté, comme tant d’autres, de reprendre les descriptions de Bellemare et de Berbrugger, ou encore celles de Léon Roches et de Churchill, qui sont supposés l’avoir approché de près. On trouve cette fois pas moins de trente-cinq récits, soigneusement présentés et cités. Sans parvenir à un inventaire exhaustif des témoignages publiés22, il rend possible une recherche en série, qui permet d’observer des effets de mise en icône à partir des traits qui reviennent avec le plus de régularité, ce qui n’exclut pas, comme on l’a vu, que les traits aberrants, considérés systématiquement comme suspects, renvoient avec quelque probabilité à des observations réelles.

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Dans la riche série de témoignages ainsi rassemblés, les visiteurs ne sont pas toujours très précis. Certains, et il faut bien sûr se méfier de ce type d’écarts, paraissent même carrément fantaisistes. C’est le cas de celui d’un médecin allemand, Ludwig August Frankl (1810-1894), parti en Palestine en 1857 pour enquêter sur les communautés juives, qui note que l’émir était vêtu « d’un manteau [léger] de couleur verte [et qu’] un tissu blanc à bande dorée était autour de sa tête » (d’après Bouyerdène, 2008b : 118). Ceci apporte une variante vestimentaire suspecte : le pieux soufi était connu pour réprouver le port de vêtements brodés d’or.

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Côté femmes, où l’on peut escompter une attention plus soutenue aux questions vestimentaires, nous avons le témoignage d’Isabel Burton, l’épouse du fameux voyageur de La Mecque. Réalisant en 1869 son premier séjour en Orient, pour accompagner à Damas son globe-trotter de mari qui prend là ses fonctions consulaires, elle relate une visite à l’émir, que Bouyerdène date de l’été 1870 : « Il s’habillait toujours en turban et burnous d’un blanc immaculé, sans aucune parure » – ce qui renvoie au contraire au costume algérien. Mais elle ajoute un trait qui contredit tout ce qui s’écrit du rapport de l’émir au port d’ornements précieux : ses bras, dit-elle, étaient « ornés de bijoux qui étaient superbes » (d’après Bouyerdène, 2008b : 130). Émanant d’une femme encore, une description qui croise celle-ci, par Lady Blunt, l’exploratrice d’Arabie, suite à une visite à Damas en 1881, ce qui en fait le témoignage le plus tardif de notre série : « Il était vêtu d’une robe de toile, à l’exemple des mollahs, avec un turban blanc qui lui tombe très bas sur le front, à la mode d’Algérie. » (Blunt, 1882 : 27-28) – des « mollahs » à la « mode d’Algérie »… les catégories vestimentaires utilisées nous laissent un peu perplexes. Elle ajoute : « Il ne porte jamais, que je sache, le caftan des nomades ». On verra qu’il ne faut jurer de rien.

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Ph. 7 – Gustave Le Gray, Abd el-Kader à Damas, après 1862

  • 23 Par exemple dans les illustrations de la Lettre aux Français (Abd el-Kader, 1977, cahier photo).
  • 24 Parti précipitamment de Paris pour des raisons mal élucidées – il y laisse femme et enfants, et l’a (…)
  • 25 Dans ce registre sigillographique, un autre élément susceptible de soulever la perplexité des lecte (…)

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Malgré certaines disparates, ces descriptions se trouvent pourtant confirmées, et de façon éclatante, par un document photographique. Il est généralement attribué à Le Gray23, l’un des plus grands photographes de ce temps (1820-1884), qui séjourne en effet en Orient depuis 186024. C’est une malencontreuse chute de cheval qui l’a empêché de se joindre à l’expédition où figurait Francis Bedford évoquée ci-dessus. Mais il avait dès 1852 rencontré l’émir à Blois, réalisant sur lui, dès après sa libération, la première photo pour laquelle il ait accepté de poser (Pouillon & Magendie, 2008). On a donc toutes les raisons de penser qu’il ait voulu rapidement joindre Damas pour réaliser ce cliché. L’émir est pris de face, en simple soutane « à l’orientale ». C’est une photo d’intérieur et il n’y a pas lieu de porter un manteau quelconque – on ne sait donc pas quelle identité il aurait revêtue publiquement. Mais le trait remarquable ici, le punctum, pour reprendre le vocabulaire de Roland Barthes (1980), c’est l’impressionnante chevalière qu’il porte à l’auriculaire de la main droite (Photo 7). Il s’agit là encore d’une excentricité vestimentaire, normalement interdite au soufi, mais peut-être n’est-ce qu’un cachet25, qui ne comporte donc ni or ni argent.

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Ph. 8 – Philippe-Jacques Potteau, Photographies d’Abd el-Kader à Paris, 1865

  • 26 Fonds Zoumeroff, AOM, Aix-en-Provence. L’original figure dans les collections du Muséum. Cf. Blanch (…)

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Pour ce qui regarde la bimbeloterie justement, on notera que, pour l’émir, ces costumes orientaux ne vont pas avec le port des décorations. Celles-ci étaient exclusivement associées au costume algérien qui constituait manifestement pour lui une sorte de grand uniforme. C’est comme s’il avait joué à mettre la postérité nationale dans l’embarras ! Et on ne peut même pas dire que ce costume était sa tenue officielle pour ses séjours en Europe, car on dispose encore d’une autre photographie où il arbore le costume oriental, et celle-ci est formellement localisée de Paris. Connue pour avoir été assez largement diffusée en format « carte de visite » (Mégnin, 2007), elle est signée de Philippe-Jacques Potteau (1807-1876) (Photo 8), photographe attitré des collections du Muséum d’histoire naturelle de Paris. C’est dans ce cadre que, à partir de 1861, dans un atelier installé à proximité du Jardin des Plantes, il s’attache méthodiquement à enregistrer avec art et science les portraits des visiteurs venus des antipodes, notamment les membres de légations (cf. Maresca, 1996 : 164 ; Jehel, 1995 : 35-44) : selon la méthode anthropométrique, de face et de profil, et avec le souci d’inventorier des « types ». Malgré l’ambition plastique évidente et l’admirable rendu de la lumière, il n’est pas indifférent de rappeler que ces clichés s’inscrivent dans un projet scientifique. Et cela nous fournit déjà une date de cliché, car la carte de visite comporte cette fois à son verso une fiche particulièrement précise (Photo 9)26 : 1865, date en effet d’un déplacement en grande pompe à Paris, le premier après les événements de Damas. Au cours de ce séjour, c’est en grand uniforme, avec ses haïks et burnous algériens sur lesquels il accroche sa batterie de décorations, qu’il va poser pour les plus grands photographes parisiens : Carjat, Delton, Disderi. Cette fois pourtant, il se présente en « négligé » : sans burnous, avec une simple soutane et un turban léger. On dirait que le photographe s’est déplacé à son lieu de résidence. Nous reviendrons sur ce cliché et son légendage.

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Ph. 9 – Légendage de la photographie de Philippe-Jacques Potteau (Paris, 1865) au verso de sa reproduction en carte de visite. Collection Zoummeroff, Archives nationales d’Outre-mer, Aix-en-Provence

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Des variations vestimentaires qui apparaissent dans cette série de photographies et de descriptions disponibles sur la période orientale, il ressort que la tentative de Sahli d’enfermer son héros dans le costume algérien est désespérée, et qu’il n’est pas possible de récuser comme des « fantasmes » tout ce qui ne s’y conformerait pas : nous disposons de documents multiples, circonstanciés et confirmés par des textes, qui montrent que l’émir a fait preuve d’un certain opportunisme vestimentaire, cherchant plutôt à s’adapter, comme tout un chacun en somme, aux conventions du milieu social dans lequel il se trouve. Un tel mimétisme ne tire d’ailleurs pas nécessairement à conséquence : il est tout à fait naturel dans le cadre du voyage, répondant au principe de discrétion plutôt que véritablement d’acculturation. Du côté des observateurs occidentaux, un excès d’attention a longtemps été porté aux pratiques vestimentaires des indigènes : l’abandon du turban ou de la chéchia, du burnous et du sarwel arabe ont été considérés comme des indices de modernisation, voire d’acculturation. Le voile féminin, sous ses différentes formules a été plus encore marqué comme un gradient de traditionalisme ou de « libération ». Il a fallu attendre longtemps pour se rendre compte, de part et d’autre d’ailleurs, que de ce changement des apparences, ne s’ensuivait pas, loin s’en faut, une conversion. Les réformistes musulmans ont montré les premiers que l’adoption d’indices d’une modernité occidentale, comme le complet veston ou le renoncement au cheich, ne conduisait en rien à céder sur l’essentiel.

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Comme le fera plus tard De Gaulle, alternant tout au long de sa carrière l’uniforme de général de brigade et le costume rayé (Colas, 1991-92), l’émir sait adapter ses manières vestimentaires. Est-ce à dire qu’il abjure son algérianité ? Un peu quand même, mais certainement pas son islam. C’est le vaste champ des costumes d’un faqîh musulman d’Occident et d’Orient qu’il adopte successivement au cours de ses pérégrinations, de ses présentations. On en a la confirmation dans un ultime cliché pris à l’automne 1869, à la veille de l’inauguration du canal de Suez. Il s’agit de l’image la plus tardive dont on dispose sur l’émir (Photo 10). Ce cliché est assez connu pour avoir été publié en Algérie, en annexe d’un ouvrage de Boualem Bessaïh (1997) étudiant les vies parallèles de l’émir et de l’imam Chamil (1797-1871), âme de la résistance caucasienne à la colonisation russe. On en connaît le contexte et les circonstances précises : après une lutte acharnée contre l’armée coloniale, le leader tchétchène avait comme Abd el-Kader cessé les combats et se trouvait depuis 1859, assigné à résidence dans différentes villes de l’empire. Il souhaitait néanmoins ardemment réaliser le pèlerinage à La Mecque. La tradition veut que, fort de son aura internationale, et aussi de l’appui de l’empereur Napoléon III, c’est Abd el-Kader qui aurait obtenu du Tsar cette autorisation de se rendre aux Lieux saints. Ce voyage dont il ne devait pas revenir eut lieu en 1869, l’année même de l’inauguration du canal, et c’est très logiquement lors de son passage à Suez que les deux chefs historiques purent se rencontrer.

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Ph. 10 – Photographe inconnu, Abd el-Kader et des fonctionnaires du canal de Suez à Port-Saïd, accueillant l’imam Chamil en route pour La Mecque, 1869

  • 27 Bessaïh (1997) lit un « 1863 », qui le laisse bien perplexe (p. 318-319) : on doit évidemment lire (…)
  • 28 Merci à Nathalie Montel pour cette identification. Le portrait de l’ingénieur Laroche figure dans s (…)
  • 29 Mimétisme pur, semble-t-il, car les notations manuscrites qui figurent au verso d’une autre version (…)
  • 30 Merci à Hachmi Karoui qui a effectué pour moi cette recherche calendaire.

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La photographie comporte la mention manuscrite de cette date27, et montre les deux hommes accueillis dans la maison rustique d’un des fonctionnaires du canal, l’ingénieur Félix Laroche, responsable de la division de Port-Saïd, formellement reconnaissable à la gauche de l’émir28. À sa droite un notable égyptien qui ressemble à s’y méprendre au Khédive en personne29, des touristes et commerçants divers. Assis juste devant Abd el-Kader, Chamil est accompagné de sa garde tchétchène. À voir la façon dont ce monde est vêtu, on n’est certainement pas dans la touffeur de l’été égyptien. Cette année-là, le ajj se plaçait au mois d’avril30 et il est donc probable que Chamil soit passé là au tout début de l’année 1869, bien avant les cérémonies d’inauguration qui devaient prendre place, comme on sait, le 17 novembre. L’émir serait donc venu là spécialement pour le saluer.

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Cette photographie nous apporte une information supplémentaire : un démenti formel à l’assertion de lady Blunt qui affirme que l’émir « ne porte jamais le caftan des nomades » (Blunt, 1882 : 28 ; Bouyerdène, 2008b : 133) : Abd el-Kader est vêtu d’un de ces manteaux en laine retournée que les bédouins du Bilâd al-Shâm portent lors de leurs pérégrinations d’hiver. On voit donc la grande variété de tenues que l’émir était susceptible d’endosser selon le lieu, le contexte, le milieu et… la température. Mais, comme on l’a vu, le burnous, associé aux décorations, était spécialement réservé aux représentations extérieures en Occident. Cette image quasi « officielle » va finir par constituer le schéma vestimentaire sous lequel on s’attend à le voir, une sorte d’icône. Celle-ci s’interpose en quelque sorte pour les observateurs entre eux et l’image qu’ils ont effectivement sous les yeux. Si elle n’est pas conforme à cette attente, elle est du coup frappée d’étrangeté.

Les yeux noirs

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Comment vérifier la véracité d’un témoignage ? Tout témoin unique peut être mis en cause et, dans le monde du voyage au xixe siècle, l’exclusivité ne fut pas toujours bien portée. C’est la supercherie qui était régulièrement soupçonnée, parfois avec raison. À l’inverse des scoops de nos modernes journalistes d’investigation, ces éclats un peu extraordinaires – « J’ai découvert les sources du Nil » (Burton), « j’ai retrouvé Livingstone » (Stanley), « j’ai traversé le désert d’Arabie » (Palgrave), etc. – durent, en leurs temps, être mieux argumentés.

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On a en Algérie, avec Léon Roches, l’un de ces témoignages d’exception. Bien que la colonie soit familière, ceux qui réussirent à passer dans la société indigène, à s’y acculturer et même à s’y faire, comme on dit, « adopter », exercèrent une fascination durable. Isabelle Eberhardt, dès avant sa mort romanesque, Étienne Nasreddine Dinet parce qu’il était passé dans l’Islam lui aussi, furent célébrés par la société coloniale (Pouillon 1997a). En sens inverse, le général Youssouf, célèbre transfuge, fut l’objet de nombreuses évocations imaginaires, comme, à l’inverse la perte au désert du père de Foucauld (Casajus, 2009). Jacques Berque, pour républicain qu’il était, dit avoir rêvé un instant de passer derrière le miroir (Pouillon, 1997b). Aujourd’hui, le poids historiographique du périple des saint-simoniens en Algérie ou en Égypte opère encore sur les chercheurs les plus sérieux (Levallois, 2001 ; Marçot, 2012). Mais parmi les gloires coloniales dans ce registre, il en est une qui dépassa toutes les autres, c’est celle de Léon Roches (1809-1900).

  • 31 Il persiste et signe au détour d’un compte-rendu donné aux Annales ESC en 1961, (p. 388, n. 5) : «  (…)
  • 32 Merci à Patrick Beillevaire de nous avoir documenté sur la carrière japonaise de Roches.

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Si ce personnage a acquis une telle popularité, c’est qu’il a raconté, et avec talent, avoir basculé dans l’islam pour les beaux yeux d’une indigène. Cette bouffée romanesque devait avec lui être poussée plus loin que de coutume. Il est notamment attesté qu’il stationna plus d’un an au camp d’Abd el-Kader, dans une fonction de secrétaire interprète. Le sens de ce séjour, la réalité de bien d’autres qu’il rapporte dans un récit autobiographique tardif (1884-85), ont été sévèrement mis en cause par un des meilleurs historiens de l’Algérie, Marcel Émerit (1947), dans un article qui contribua à faire que Roches n’a plus aujourd’hui l’immense aura historique qui a été la sienne31. Il est intéressant d’analyser les arguments que l’historien avance pour discréditer globalement le témoignage de Roches. Ils sont de divers ordres. Le plus important, caractéristique d’un certain positivisme historien, est l’absence dans les archives de correspondances confirmant la nature et les missions dont il dit avoir été investi, ou du moins les imprécisions manifestes, en particulier pour ce qui concerne la chronologie, au regard de ce qui est attesté. Mais Émerit recourt aussi à un autre argument, symétrique et inverse : la ressemblance excessive avec des documents qu’il est dès lors suspecté d’avoir recopié. Cette double face du soupçon suffit à remettre globalement en cause le témoignage, ainsi relégué au rang de fable plaisante. Parce qu’il n’est pas absolument fiable, il sera donc intégralement récusé, et on passera par profits et pertes les parties historiquement attestées de sa carrière, comme sa présence auprès d’Abd el-Kader, sa mission au Maroc, son poste en Tunisie et même le long séjour qu’il effectua au Japon, de 1863 à 1870, comme consul puis comme ambassadeur32.

  • 33 L’argument figurait déjà dans un ouvrage d’Étienne Dinet sur le pèlerinage (1930).

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S’agissant de simples imprécisions, il est difficile de lui appliquer ce jugement global : Roches écrit à la fin de sa vie sur les injonctions de son entourage, évoquant des événements qui sont censés se dérouler au moins quarante ans plus tôt, et la froide rigueur des dates lui échappe alors un peu. Sans doute en a-t-il le souvenir, mais il est naturel à cet âge qu’une certaine affabulation enjolive les événements et la part qu’y prend le témoin. Cela ne suffit pas à effacer le substrat et à discréditer l’ensemble. C’est pourtant ce que fait Émerit qui l’accuse d’avoir tout simplement démarqué, pour son périple supposé à La Mecque, l’ouvrage du grand voyageur d’Arabie Jean-Louis Burckhardt (1835)33. En toute rigueur, il faudrait ici inverser les choses et, plutôt que de pointer des erreurs, examiner avec soin comment il a pu raconter des choses exactes que l’on ne saurait trouver dans la documentation disponible. Mais cela engagerait des enquêtes beaucoup plus longues.

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Malgré une tendance manifeste à affabuler et une certaine faconde méridionale, le récit de Léon Roches comporte nombre de choses avérées. Sa présence auprès d’Abd el-Kader pendant la période du traité de la Tafna est attestée par un autre témoin : le capitaine Eugène Daumas, qui stationna lui aussi durablement au camp de l’émir avec le titre de consul. Dans une lettre du 31 décembre 1837 celui-ci interroge sa hiérarchie à propos de l’arrivée d’un « être assez extraordinaire » qui, s’étant fait musulman, sous le nom arabe de « Omar », a rejoint l’émir (Daumas, 1912 : 51-52). Il demande quelle attitude avoir à son endroit et continuera à le faire, tout au cours de la période de son séjour, signalant la proximité de Roches avec son maître, et même l’ascendant qu’il exerce sur lui. Pour avoir été un de ceux qui l’ont durablement fréquenté, Roches devrait donc bien pouvoir figurer parmi les témoins sérieux sur l’émir, au même titre que ses interprètes – ou gardes-chiourmes -, comme Daumas à Toulon, ou Boissonnet à Amboise. Or il semble être à l’origine d’une tradition fautive que la photographie allait démentir.

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Tous ceux qui ont croisé l’émir en retiennent quelques traits saillants qui reviennent comme des litanies. On l’a vu pour le costume algérien. Mais il a d’autre part les traits du visage : cette barbe noire qu’il garde jusqu’à la fin au point que l’on en vient à dire qu’il la teint. Et puis des éléments évoqués par analogie comme la figure d’un moine du Moyen Age, ou, plus surprenant, la figure apaisée d’un Christ. Reviennent tout aussi régulièrement des considérations sur son regard. Le florilège rassemblé par Bouyerdène nous permet pourtant d’observer à cet égard de curieuses divergences. Elles portent notamment sur la couleur des yeux de l’émir.

  • 34 On la trouve signalée par Patrick O’Quin, qui le croise après l’arrivée à Pau en 1848 (in Bouyerdèn (…)

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Il est naturel qu’un témoignage central, pour ainsi dire primaire, ait été celui de Léon Roches, un homme qui avait eu l’occasion d’approcher l’émir à une époque où celui-ci était pratiquement hors d’atteinte. Il figure dans le texte autobiographique, publié en 1883 seulement, c’est-à-dire un an après la mort de l’émir, mais inséré comme une sorte d’archive, reprise d’une lettre datée du « 16 décembre 1837 ». Roches y relate son arrivée solennelle à la tente de l’émir, dans le tumulte environnant, puis le silence se faisant aussitôt alors qu’il se trouve en présence de « ce champion de l’islamisme ». D’emblée, c’est son regard qui l’arrête : « de beaux yeux bleus », écrit-il. Reprenant sa description, c’est à nouveau par le regard qu’il commence avec « les grands yeux bleus qui [l]’ont fasciné ». Suivent nombre de détails assez précis, notamment une notation qu’il ne sera pas le seul à faire, d’un petit tatouage entre les yeux34. C’est dire qu’il l’a approché de plus près que quiconque… Viennent ensuite les descriptions classiques du costume algérien :

« Quelques tours d’une petite corde en poils de chameaux fixent autour de sa tête un haïk de laine fine et blanche ; une chemise en coton et par-dessus une chemise en laine de même couleur, le haïk, qui après avoir fait le tour de la tête enveloppe le corps, et un burnous blanc recouvert d’un burnous brun, voilà tout son costume. » (in Bouyerdène, 2008b : 73-74)

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Publiée en 1883, comme on l’a dit, cette lettre a certainement circulé avant, car elle est à l’origine de deux portraits de l’émir, plus ou moins imaginaires, qui vont installer la conviction que celui-ci avait les yeux bleus (Photo 11).

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Ph. 11 – Marie-Eléonore Godefroid (d’après un dessin de Léon Roches), Portrait d’Abd el-Kader, Paris, Musée de l’Armée

  • 35 Merci à Jean-Louis Marçot de m’avoir fourni la version originale de ce document qui a été repris en (…)
  • 36 Parmi les portraits « réellement dessiné[s] d’après nature » on ne trouve pas celui du capitaine Al (…)

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Parmi les visiteurs sérieux de l’époque de la Tafna, il y a Adrien Berbrugger (1801-1869), pionnier d’une vie intellectuelle dans la colonie, parmi les éléments fondateurs de la Société historique algérienne. Il rapporte de son Voyage au camp d’Abd-el-Kader, de décembre 1837, une description précise de l’émir et considérée alors comme assez exclusive35. S’il s’insurge conte les caricatures qui sont faites du leader, il va donner de lui une image toute morale et dans des termes quasi-identiques à ceux de Roches : l’évocation notamment de ces « belles têtes de moines dont le type nous a été légué par le Moyen Age ». La première version de ce voyage, publié ensuite dans la Revue des Deux Mondes insiste sur ses yeux, « fort beaux du reste », mais dont il ne précise pas la couleur. Reprenant ce texte dans un recueil de ses écrits36, Berbrugger, comme pour aller au-devant de son illustration, complète : « Ses yeux sont bleus et fort beaux » (1843, d’après Beaugé, 1998 : 32).

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Récapitulons sur ce point de détail au moyen de la collection de textes réunie par Bouyerdène. Si tous les témoignages ébauchant quelque description font état de la qualité, de l’intensité de ce regard, tous ne donnent pas d’information sur la couleur des yeux. Reste cependant une dizaine de notations. On est surpris de constater que les plus grandes divergences existent entre les différents témoins. Parmi les contemporains des visites de Roches et de Berbrugger, le général Bugeaud, témoin de poids puisqu’il réalise enfin, pour la signature du traité de la Tafna, sa seule entrevue directe avec Abd el-Kader. Il ne doit pas manquer de le regarder avec attention. Il écrit alors : « Ses yeux et sa barbe sont châtain foncé » (d’après Azan, 1925 : 95 ; Bouyerdène, 2008b : 76). Parmi les autres membres de la délégation participant à cette rencontre historique, Amédée de Murat va déclarer au contraire qu’il a « yeux bleus » (d’après Aouli et al., 1994 : 210 ; in Bouyerdène, 2008b : 80), tandis que le Docteur Bonnafont les dit « petit et bruns » – il est vrai qu’il précise qu’il les tient « constamment à demi-fermés » (d’après Bouyerdène, 2008b : 81). Mais il ne s’agit là que de rencontres furtives, fortement chargées d’émotion, et les récits en sont donnés pour la plupart a posteriori. On trouve les mêmes variations des témoignages suite à une expédition ultérieure organisée pour négocier un échange de prisonniers : si l’abbé Suchet se contente d’affirmer que « ses yeux s’animent et étincellent » (d’après Bouyerdène 2008b : 85), Toussaint du Manoir précise qu’ils sont « d’un gris-vert extrêmement clair » (Émerit, 1955 : 131 ; Bouyerdène, 2008b : 86). Quant au colonel Scott, agent de la perfide Albion venu trafiquer des armes avec l’émir, il va affirmer que « ses yeux sont d’un bleu clair » – il est vrai qu’il lui trouve aussi « un teint blond » (d’après Bouyerdène, 2008b : 89) : l’émir des Arabes a des petits airs anglais… Rien à voir avec ce que va affirmer le duc d’Aumale qui, pour avoir manqué Abd el-Kader en 1843 lors de la prise de sa smala, ne va pas considérer de façon distraite celui qui se constitue prisonnier auprès de lui, en cette triste veille noël 1847. Or il est formel : comme sa barbe, « ses yeux sont noirs » (d’après Bouyerdène 2008b : 90).

  • 37 Irlandais d’origine et Béarnais d’adoption, il est « avocat, député et trésorier-payeur général des (…)
  • 38 Félix Mornand : « Ses yeux doux, immenses, humides à force d’éclat, impossible à oublier » (Bouyerd (…)
  • 39 À quoi il répondit, à la manière d’Oscar Wilde, qu’il ne voulait pas « être influencé » (d’après Bo (…)

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On pourrait attribuer cette valse-hésitation à l’émotion extrême qui entoure ces rencontres et ce regard fascinant où chacun cherche à scruter des intentions. Il n’en sera plus de même quand l’émir sera emmené prisonnier en France. Celui qui l’accueille et passe alors plusieurs mois dans sa compagnie, le général Daumas, devrait être pour nous un témoin indiscutable : il est totalement dépourvu de fantaisie ! Dans une lettre familière, il écrit qu’il a les yeux très grands « d’un beau fauve foncé » (d’après Perras & Dubern, 1913 : 350 ; Bouyerdène, 2008b : 94). On devrait en rester là, d’autant que cela est confirmé par la note de Patrick O’Quin (1821-1878), homme politique opérant dans la région de Pau, qui parle à son sujet de « grand yeux bruns »37 ; ainsi que par le témoignage d’Alfred du Plessis, notable de Blois, qui aurait accueilli chez lui l’émir dès avant son élargissement (d’après Bouyerdène, 2008b : 103) et par un officier britannique, Lord Vane Londonderry, qui fait à peu près à la même période une visite à Amboise, et parle de ses « yeux noirs des plus expressifs » (d’après Bouyerdène, 2008b : 105). D’autres se contenteront de noter les dimensions morales de ce regard38, mais on aura garde de retenir dans notre florilège une note furtive du journaliste Charles Moncelet (1825-1888) qui, apercevant l’émir lors de son passage à Bordeaux, écrit qu’il a les yeux « d’un gris bleuâtre » : chroniqueur gastronomique et critique théâtral, il acquit une certaine notoriété quand il fut établi qu’il faisait la critique de pièces de théâtre qu’il n’avait pas vues39.

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Pour ce qui concerne la période du séjour à Damas, où les relations avec l’illustre exilé sont relativement pacifiées, on continue cependant à trouver la même disparate. Sans tomber dans l’extravagance des yeux bleus, Ludwig August Frankl lui trouve « des yeux gris qui pétillaient » (Bouyerdène, 2008b : 119). Il est sur ce point confirmé par un témoin de choix, le propre petit-fils de l’émir, le futur émir Khaled, qui n’avait que huit ans à la mort de son grand-père, mais qui invoque un document écrit dont il donne traduction à Marie d’Aire, la nièce du baron Boissonnet (1900 : 249 – d’après Bouyerdène, 2008b : 133-135). Baptistin Poujoulat dont on a déjà invoqué le témoignage à propos du costume « oriental », parle quant à lui de « ses yeux noirs étincelants » (1861 : 427-428 ; d’après Bouyerdène 2008b : 123). Et Churchill, l’agent anglais dont les Algériens font grand cas, son texte ayant été traduit pour faire office de biographie officielle de l’émir, il va parler, comme Daumas, « de ses grands yeux brillants, couleur noisette » (Churchill : 49 ; Bouyerdène, 2008b : 126). Comme Daumas d’ailleurs, il a eu le loisir d’observer l’émir au cours des nombreux entretiens qu’il a eus avec lui au cours de l’hiver 1859-1860. Mais n’est-il pas établi également, et par le témoignage de Daumas lui-même, que Roches lui aussi a été, quelque vingt ans plus tôt, parmi les familiers de l’émir ?

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De cette incertitude, seule la photographie pourra nous sortir : œil mécanique, elle ne se laisse pas éblouir par un regard et se contente d’enregistrer. Si les premières photographies pourraient laisser la place à quelque incertitude, les portraits plus rapprochés vont nous donner rapidement une précision assez grande : les clichés de Carjat, celui des frères Abdullah sont peu ambigus : ses yeux sont de couleur sombre. Mais c’est la photo-carte de Philippe-Jacques Potteau, évoquée plus haut, parce qu’elle est précisément légendée, qui va nous apporter une confirmation décisive. On a évoqué le texte placé au verso ; il est sans ambiguïté :

« L’émir Abd-el-Kader (57 ans). Né à Mascara, Province d’Oran, Algérie. Cheveux noirs mais se rasant la tête tous les deux jours ; Yeux bruns, barbe noire avec quelques poils gris. (…) Photographié à Paris en 1865 » (supra, photo 9, p. 212).

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« Yeux bruns ». Pourquoi nous arrêter définitivement à ce témoignage, corroboré mais aussi contredit par un certain nombre d’autres ? C’est qu’il s’appuie sur une autorité pour ainsi dire anthropométrique. Les pièces d’identité en ce temps de préhistoire du passeport biométrique, ne comportaient pas encore d’empreintes digitales ni même de photographie. Elles s’attachaient cependant à relever méthodiquement quelques éléments significatifs du visage, retenus comme tels en tout cas par l’anthropologie physique, qui était, à cette époque, une science reine : les cheveux, le nez, le système pileux, la couleur de la peau et… celle des yeux. N’oublions pas que Potteau avait entrepris une collection méthodique de types : il n’aurait certainement pas manqué de signaler, le cas échéant, que l’émir avait les yeux bleus.

  • 40 Voir à ce sujet les travaux de Gilles Boëtsch et Jean-Noël Ferrié sur l’histoire de l’anthropologie (…)

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Écartons tout de suite une hypothèse : c’est que ce trait physique ait pu être utilisé pour illustrer quelque thèse généalogique comme il en circule en ce temps à propos des relations inter-méditerranéennes. On a signalé depuis longtemps l’usage qui a pu être fait de ce type de Kabyles « blonds » que l’on trouve effectivement dans les villages de la montagne. De là à en faire des descendants des invasions nordiques, voire des cousins de « nos » Auvergnats, auxquels ils ressemblent par tant d’autres traits moraux, il n’y a qu’un pas qui est fréquemment franchi40.

  • 41 C’est suite à une malencontreuse erreur de correcteur que, lors de l’édition d’un timbre dédié à l’ (…)

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À quoi cela sert-il alors d’imputer des yeux bleus à Abd el-Kader ? Serait-ce confirmer sa dimension christique, à une époque où une peinture « saint-sulpicienne » fait du Christ un blondinet pas très viril, plutôt qu’un Palestinien ardemment brûlé par le soleil idéologique qui frappe la région ? Le recueil de témoignages de Bouyerdène nous permet de trancher complètement sur cette hypothèse : pas une seule fois, les origines arabes de l’émir ne sont mises en doute41 ; pas une seule fois, on ne voit sourdre une lecture de ses traits physiques dans un cadre idéologique ; pas une seule fois, il n’est fait un usage politique de cette couleur des yeux, quand bien même on déclarerait qu’ils sont bleus. Le type de lecture « politique », à quoi se livre intensivement Beaugé (1998), est donc ici inopérant.

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On peut même affirmer qu’il y a une telle variation d’appréciation autour de ce trait physique, précisément parce qu’il n’est pas chargé politiquement. Il s’agit donc d’un détail jugé passablement indifférent. Considéré comme un trait assez peu pertinent, il laisse le champ à une observation désinvolte, distraite, avec une large marge d’appréciation. La couleur des cheveux ou de la barbe peut varier du noir au brun foncé, d’autant que l’on signale souvent qu’il se teint la barbe. Mais seule une coquette ou un coiffeur professionnel saura ne pas confondre des nuances dans la teinte des cheveux, là où le commun des mortels ne distinguera que des teintes fondamentales : le noir, le brun, le blond ou le roux. De même pour les yeux : un homme distinguera difficilement dans son souvenir la couleur des yeux. On a vu en particulier que ce qui dominait pour l’émir, c’était l’intensité du regard. « Brillant », sans doute, mais il sera difficile de voir dans le reflet de cet œil s’il est noir, brun, noisette ou vert. À moins qu’ils ne distinguent la couleur bleue (dont on sait qu’elle est un trait récessif) et à souligner sa singularité, les témoignages entretiennent une confusion certaine en la matière.

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Expertise fin

  • 42 Bimler & Kirkland 2002, Ellis & Ficek 2001, Huribet & Ling 2007. Ce serait même un des seuls tr (…)

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C’est sans doute moins le résultat de la biologie que d’une éducation des sens : il est établi que, statistiquement, les femmes savent mieux percevoir les nuances différentes de couleurs42. On est donc tenté de rechercher sur ce point le témoignage d’une femme et de revenir au texte d’Olympe Audouard dont nous étions partis. Malheureusement, il ne dit rien à ce sujet. Pas ici, du moins.

  • 43 « L’effet de Réel » de Barthes (1968). Rappelons que Sahli lui reprochait de se limiter à des « (…)

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Nous avons remarqué que Bouyerdène, dans la notice qu’il donne sur ce texte, n’évoquait pas la récusation qu’en donne Sahli. Charitablement, il ne s’attache pas à en contester, comme nous l’avons fait, les arguments. Il lui oppose seulement que cette femme qui cherche la « vraie vérité » apporte un portrait « des plus complets » (2008b : 129). Le luxe de détail est évidemment un titre de sérieux43. Mais il y a l’irruption du détail aberrant, ou plutôt choquant, et c’est comme une mouche dans le lait : toute la vraisemblance qui s’effondre. Pour Sahli, on l’a vu, c’était le costume syrien qui semblait viser à mettre en cause l’identité algérienne de l’émir. Bouyerdène qui n’a pas vu là quelque chose d’odieux va toutefois trouver une autre raison de mettre en doute le témoignage d’Olympe Audouard, mais il s’agit d’un autre texte plus tardif, Voyage à travers mes souvenirs (1884). Dans cet ouvrage autobiographique, elle revient en effet sur sa rencontre avec l’émir, à quoi elle rajoute des péripéties, celle d’une marche dans le désert bouleversé par le terrible khamsin. Elle n’avait pas manqué de noter qu’Abd el-Kader avait toujours fait montre de la plus exquise courtoisie, manifestant à son égard des politesses qui lui semblaient exceptionnelles chez les Arabes. Est-ce le fait des circonstances un peu dramatiques de ce périple ? Elle note qu’Abd el-Kader se livre au point de s’adresser à elle en français, alors même qu’il avait affecté de l’ignorer.

« Je lui demandais, raconte-t-elle d’abord, s’il ne comprenait pas le français ; il eut cet air étonné du Parisien à qui l’on parle chinois : l’interprète lui traduisit ma demande, puis me traduisit la réponse de l’émir, qui était celle-ci : il ne comprenait pas un mot de français » (Audouard 1884 : 221)

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Mais le groupe s’embarque dans un bateau à Ismaïlia. La conversation devient familière, l’émir se risque à quelques galanteries, qui culminent quand il l’aide à descendre :

« Eh bien, madame, lance-t-il, cette traversée ne vous a-t-elle point trop fatiguée ? »
(…) Lorsque l’émir est venu à Paris, continue-t-elle, il a joué la même comédie : l’on parlait devant lui, on faisait toutes sortes de réflexion ; il restait calme et impassible » (ibid. : 222-223).

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Cette fois, c’est l’accusation de duplicité qui semble choquer particulièrement Bouyerdène : « Elle dit de l’émir qu’il sait le français et le dissimule délibérément ! » Et d’enchaîner, à son tour sur une récusation globale de ses paroles : « Elle lui prête un dialogue peu vraisemblable et qui est digne d’un conte orientalisant » (2008b : 129). Voilà notre voyageuse renvoyée aux « fantasmes d’une romancière » de Sahli.

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Que dire alors sur cette question de la langue ? Il est exact que l’émir a, de toute sa carrière, utilisé des interprètes. Sa méconnaissance du français fut en particulier soulignée quand on le sollicita, lors d’une visite à Paris, pour présider une remise de prix du concours général. On voit même à ce sujet une caricature plaisante d’une presse d’habitude plus respectueuse. Pourtant, est-il pensable qu’un homme comme l’émir, qui était en contact régulier avec les Français depuis 1832, et se soucie même, comme on l’a vu avec Léon Roches, de se faire traduire leur presse, un homme dont on sait la curiosité, l’ouverture culturelle, les amitiés durables et les relations quotidiennes qu’il a entretenues, pendant de longues périodes, avec des francophones, soit resté totalement fermé à la connaissance de la langue ?

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L’ouvrage de Bouyerdène rapporte même quelques témoignages allant dans ce sens. Alfred Du Plessis, par exemple, va déclarer : « Abd-el-Kader sait et emploie quelques mots français, ceux de la politesse usuelle en particulier » (2008b : 103). Plus précis, Frankl montre l’usage politique qu’il pouvait faire de cette ignorance affectée :

« L’émir parlait le français couramment, écrit-il, mais il utilisa l’arabe car, comme j’en fus informé, il souhaitait me recevoir solennellement. Le fait de discuter par le biais d’un interprète n’est pas si désagréable quand la conversation commence à s’étendre. Cela ne perturbe pas la quiétude du Musulman, il a le temps d’observer les effets de ce qu’il vient de dire sur les traits de son invité. » (2008b : 118).

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À l’appui de cela une note du Dr Lortet, pris à témoin par Sahli pour dire que l’émir ne quittait pas son burnous, va encore déclarer : « Il parle et comprend le français, mais il ne veut pas employer notre langue et prie le drogman du consulat de servir d’interprète. » (1884 : 603 ; Sahli, 1988 : 129)

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Encore une fois, on trouve donc chez nos collègues chercheurs algériens une tendance à chercher une icône plus qu’une image, et un personnage figé dans ces codes. L’icône fait office de vérité, avec un certain nombre d’attributs qui étayent sa vraisemblance. Dans ce cas, c’est le détail qui est tout. Le reste n’est qu’impression d’ensemble.

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« Lorsque l’essentiel du texte est un tissu d’invraisemblances, précise Sahli, on est fondé à conclure qu’il s’agit d’un faux » (1988 : 48).

  • 44 On traite comme cela facilement les documents attestant l’adhésion de l’émir à la franc-maçonnerie. (…)

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Un document qui n’est pas conforme au concept est donc nécessairement un faux44. L’essentiel est de mettre entre parenthèses un certain nombre de détails gênants. Cela renvoie à une considération plus générale que le regretté Bruno Étienne – Allah yerhamho –, aurait résumé en ces termes : « Nos frères arabes sont spiritualistes ! »

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Revenons au fait : quelle était la couleur des yeux d’Abd el-Kader ? Avouons donc que cette multiplicité de témoignages, très largement contradictoires, nous laisse dans un grand embarras. Car que signifient ces variantes ? Nous avons vu que l’hypothèse d’une fiction ou d’une stratégie de lecture politique ne tient pas. L’argument qui consiste à récuser purement et simplement un témoignage, en le désignant comme un faux, est efficace politiquement, mais seulement à court terme – il ne permet pas de se débarrasser du document (ou du témoin) encombrant et, au regard de l’histoire, il ne tient pas. Sans doute y a-t-il des observateurs plus ou moins précis. L’aventurier Léon Roches appartiendrait évidemment à cette deuxième catégorie : Marcel Émerit a eu beau jeu de montrer qu’il n’avait pas vraiment la mémoire des dates, qu’il avait tendance à enjoliver. Il souligne aussi qu’aucun document ne prouvait qu’il ait été investi des missions, ni réalisé tous les voyages dont il se vantait. C’est donc bien assez pour dire qu’il n’est pas un témoin fiable. Ce n’est pas suffisant pour dire qu’il ment ou invente délibérément : dans ce cas, c’est l’accusation qui devrait établir, par des documents contradictoires, qu’il a menti, et le mettre ainsi en faute. Les fanfarons peuplent l’histoire – et il arrive même qu’ils la fassent ! Leurs témoignages ne sont pas toujours des faux caractérisés. C’est un péché véniel en tout cas que de ne pas bien se souvenir ou d’avoir tendance à enjoliver un souvenir lointain.

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On a vu quelle imprécision règne dans la manière de rapporter la couleur des yeux. On peut retenir que, parfois, c’est une sorte de couleur morale. Il est sûr que l’émir avait un regard particulièrement intense. Après cela, qu’il fût brun, noisette ou noir… Ce n’est pas une question sur laquelle un homme s’arrêtera. Une femme, comme nous avons vu, pourrait être plus compétente en la matière. Mais par malheur le récit d’Olympe Audouard ne comporte pas de notation sur la couleur des yeux.

  • 45 « Il ressort de plusieurs passages coraniques qu’en règle générale les témoins doivent être « honor (…)
  • 46 On trouvera une importante réflexion sur ce point dans Jouhaud et al.

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En somme, c’est moins la cohérence de l’information qui doit faire office de preuve que le rapport du témoin à cette information. Ne renvoie-t-on pas ici à cette règle assez générale en Islam qui veut que l’on ne peut considérer comme vrai que ce qui est rapporté par un témoin fiable ? L’Islam a une conception un peu restrictive du témoin fiable : ce doit être un homme, un adulte identifié et sain d’esprit, et, autant que possible, un musulman accompli45. Nous aurons quant à nous une vision un peu plus large du témoin sérieux. Reprenons dans cette perspective l’inventaire de ceux qui rapportent sur la question des yeux d’Abd el-Kader. En la matière il y a des observateurs manifestement désinvoltes ou assez peu compétents. Léon Roches est de ces observateurs peu précis en tant de choses que, sans l’accuser même de mensonges, ou d’invention pure, on peut bien parler de divagation. On peut au moins ne pas le retenir comme témoin en premier rang. Son témoignage, en un temps où l’émir était hors de portée, eut un écho considérable : il influença de la sorte quelques portraits imaginaires ou, disons, quelques portraits robots. Pour la suite, le succès de sa publication, qui a un caractère de récit romancé, eut la force du littéraire : celle d’emporter l’adhésion des lecteurs sans vraiment pouvoir être invoqué comme preuve46. S’il est établi qu’il a séjourné longuement auprès de l’émir, il a été contredit par des témoins qui ont eux aussi fréquenté longuement l’émir : en premier lieu Daumas, ou Churchill. Ce dernier parce que c’est un espion, l’autre parce qu’il a la tête près du bonnet, autant de raisons d’être un observateur sérieux. Viennent ensuite les photographies. On est à l’époque héroïque et les premières ne sont prises qu’en plan général. Mais à partir de 1860, et a fortiori 1865, les focales se rapprochent. On peut enfin distinguer un œil sombre d’un œil clair, autrement dit bleu. Mais quand la photographie est accompagnée d’un commentaire anthropométrique, venant d’un homme soucieux d’inventorier des « types », alors la qualification ne fait pas de doute. Le témoignage de Philippe-Jacques Potteau prime donc ici sur tous les autres.

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On a dit pouvoir tenir à part le témoignage d’une femme, en l’occurrence Olympe Audouard qui se trouva prise avec lui dans l’aventure d’avoir à affronter le terrible khamsîn – une femme qui n’était pas insensible à son charme, alors que lui-même se montrait assez galant : de quoi laisser un souvenir assez vif…

« L’émir était pensif et triste, se souvient-elle. Peut-être se rappelait-il son Algérie aimée. (…) Son œil noir velouté semblait plonger au loin, tout au loin » (1884 : 228 [nous soulignons. F. P.])

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Il est intéressant qu’Ahmed Bouyerdène remette en cause la véracité de ce témoignage, cela bien qu’il ait validé le précédent de la même Olympe Audouard… que Sahli récusait gravement. Bouyerdène est un chercheur scrupuleux dont la probité ne saurait être suspectée. Malgré ses convictions soufies, il n’est pas inscrit comme Sahli dans un espace politique qui lui impose d’oblitérer sans discussion certains pans de la réalité. Pourtant, on notera que, comme pour Sahli, ce qui lui paraît insupportable, c’est qu’on laisse croire que l’émir aurait connu une certaine acculturation. Signe des temps, c’est cette fois l’intégrité de la langue et non plus la rectitude du costume qui devient en la matière le marqueur principal – maintenant qu’il n’est plus séant de parler de la pureté de la race, c’est la pureté de la langue qui est désormais brandie. Le point final est que la figure d’Abd el-Kader, ci-devant « héros des deux rives » (2003) se referme sur une icône, celle de l’identité algérienne. Exclusivement. Et sans doute inexorablement.

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Bibliographie

 

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Notes

1 Une exception récente in Haddad (2010).

2 Elle n’a pas même fait l’objet d’un inventaire sérieux. Cf. notre édition des Dialogues sur l’hippologie arabe, avec le général Daumas (Abd el-Kader, 2008b).

3 Cf. son édition des Écrits spirituels (Abd el-Kader, 1982). Sur ce point, les travaux de Bruno Etienne (1994) ont indiscutablement marqué un tournant. Voir pour la suite, parmi les contributions qui se détachent du lot, le travail très scrupuleux de Michel Lagarde pour l’édition de l’ouvrage Le livre des Haltes, (Abd el-Kader, 2002) et la monographie récente d’Ahmed Bouyerdène (2008a).

4 Merci à Bernard Traimond de me l’avoir fait découvrir à travers son ouvrage sur « la critique des sources en anthropologie » (2000) ; et à Christophe Prochasson de m’avoir communiqué son ouvrage sur « 14-18 » (2008), où il traite largement de la grandeur (et des limites) de cette démarche.

5 Il y aurait mieux à faire à s’interroger sur les sources de l’horreur que suscite la franc-maçonnerie, récurrence de certains discours de la droite française antisémite – autre héritage de l’ère coloniale.

6 Nous cédons ici à ce néologisme – Bruno Étienne, regardant un programme de colloques où une collègue avait écrit sous son nom « professeure » nous dit en catimini : « Il y a des fautes d’orthographe dans ce programme ! » Il s’impose, pour ce cas d’espèce, s’agissant d’une féministe déclarée, qui a publié en 1866 un ouvrage intitulé : Guerre aux hommes. Sur ce personnage peu connu, voir Champion, 2002 : 161-167 (et la fiche biographique en annexe de l’ouvrage).

7 Olympe Audouard parlait de musulmans qui se précipitent pour « baiser le pan de sa robe » – Jamais, s’insurge Sahli, l’émir n’aurait admis « une telle pratique », qui « frise l’idolâtrie » (1988 : 42). La pratique était pourtant commune et attestée dès la période algérienne, par exemple par Daumas : « Souvent l’Émir était arrêté par des gens de tous les âges et de toutes les conditions qui venaient lui baiser la main » et lui déposer quelque menue monnaie « pour acquitter ce que les Musulmans appellent la ziyara ou visite à un marabout ou à un homme saint » (« Entretien de M. Daumas avec l’Émir Abd el-Kader » [19 octobre 1839], Daumas, 1912 : 551-552)

8 Sahli, 1988 : 42-43 renvoie ici à Lortet, 1884 : 603.

9 Ce nom ne constituait pas un emblème d’identité, mais un terme distinctif qui s’imposait lors de l’insertion en milieu allogène, et il ne lui a été appliqué, ainsi qu’à ses enfants, qu’après l’exil damascène de 1855. Il semble évident que nous avons affaire ici à une pratique commune en matière d’anthroponymie, qui consiste à ne donner à un individu une appellation d’origine que lorsqu’il s’installe dans une terre qui n’est pas la sienne.

10 Nous en avons fait l’inventaire et l’étude (Pouillon 2004, 2007, 2008b) regardant essentiellement leur dimension politique, laissant délibérément de côté leur dimension spirituelle : avouons sur ce point à notre collègue Geoffroy que son texte sur « la photographie comme théophanie » (2010) nous a laissé perplexe.

11 Merci à Edhem Eldem de nous en avoir fourni la source.

12 On y voit la même table avec les livres empilés, et toute une galerie de personnages orientaux, ainsi que les compagnons de l’émir et l’interprète qui figurent sur le célèbre cliché Delton de 1865.

13 Simon Agopian, Portrait de l’émir Abd el Kader (Musée de la Franc-maçonnerie, Grand Orient de France, rue Cadet, Paris).

14 Un échantillon figure dans la collection Zoummeroff aux Archives d’Outre Mer, à Aix-en-Provence. Il faut savoir gré à Eric Geoffroy d’avoir repéré (2010 : 161) que l’inscription passablement énigmatique qui figure sur cette photo était extraite du Kitâb al-Mawâqif.

15 Des décomptes généalogiques réalisés par John Kiser (2008), on compte aujourd’hui, réparties entre le Moyen-Orient, l’Algérie, l’Europe et l’Amérique, plus de 2 500 personnes qui se considèrent comme descendants d’Abd el-Kader – en vérité, de Mahieddine, son père, et des fils de celui-ci.

16 Située dans la vallée du wadi Barada, cette maison patricienne qui tombait en ruine a été récemment restaurée, avec l’aide de la Communauté européenne, pour devenir un centre pour le Développement durable (Regional Centre for Sustainable Local Development – The Abdelkader House, Raweh Str., Dummar, Damascus <http://www.mam-sy.org/?p_id=150s>).

17 Merci à Boutros al-Maari de nous avoir communiqué une reproduction de ce document.

18 Il en rapportait pas moins de 172 clichés, répartis en 2 albums.

19 « entre le 29 avril et le 2 mai [1862] » (Hage, 2000 : 33).

20 Merci à Sylvain Cornac de m’avoir permis de préciser ce point : Poujoulat se fonde essentiellement sur les récits traumatiques des Chrétiens, avec le souci évident de sensibiliser l’opinion sur leur sort. Les horreurs qu’il rapporte sont malheureusement choses communes dans les situations de pogroms – il signale cependant que, « miracle du ciel » ou magie de la cornette, les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul ont été épargnées : « Pas une seule n’a été outragée » (Poujoulat 1986 : 42).

21 Ahmed Bouyerdène qui a eu la charité de ne pas reprocher à Sahli sa contestation abusive (mais il reviendra, comme on verra, à la charge), ne met pas en doute le changement de tenue signalé ici.

22 On peut y rajouter encore celui du Dr Lortet (1884 : 603-605), cité par Sahli (1988 : 42) et ceux du Père Delaplanche (1876 : 228-231), du Viconte de Vogüé (1922 : 84-85), ainsi que celui du baron voyageur hollandais Lycklama à Nijeholt (1875 , t. 4 : 556-558) dont les textes nous ont été communiqués par l’un des lecteurs anonymes de la REMMM – bien que ces extraits ne comportent pas de notations précises sur les traits physiques ou vestimentaires que nous analysons ici, qu’il soit vivement remercié de son obligeance.

23 Par exemple dans les illustrations de la Lettre aux Français (Abd el-Kader, 1977, cahier photo).

24 Parti précipitamment de Paris pour des raisons mal élucidées – il y laisse femme et enfants, et l’amorce d’une belle carrière –, il se joint à l’expédition du duc de Luynes. Il devait ne plus jamais retourner en France et mourir au Caire dans un certain dénuement. Cf. Volait 2009.

25 Dans ce registre sigillographique, un autre élément susceptible de soulever la perplexité des lecteurs d’aujourd’hui : le symbole de l’étoile de David – du sceau de Salomon -, qui appartient à de nombreuses traditions mystiques mais qui est aujourd’hui irrémédiablement associé au drapeau de l’État d’Israël.

26 Fonds Zoumeroff, AOM, Aix-en-Provence. L’original figure dans les collections du Muséum. Cf. Blanchard et al., 2003 : 28.

27 Bessaïh (1997) lit un « 1863 », qui le laisse bien perplexe (p. 318-319) : on doit évidemment lire un « 9 » mal fermé plutôt qu’un 3.

28 Merci à Nathalie Montel pour cette identification. Le portrait de l’ingénieur Laroche figure dans son ouvrage (1998 : 95 ; repris de Jules Charles-Roux 1901, t. 1 : 295).

29 Mimétisme pur, semble-t-il, car les notations manuscrites qui figurent au verso d’une autre version de ce cliché (collection Pierre Marc Richard – merci à Mercedes Volait de nous avoir communiqué cette information) désignent un sieur Neroli « agent général de la Cie »

30 Merci à Hachmi Karoui qui a effectué pour moi cette recherche calendaire.

31 Il persiste et signe au détour d’un compte-rendu donné aux Annales ESC en 1961, (p. 388, n. 5) : « Personne, écrit-il, n’a encore contredit les conclusions de mon article ».

32 Merci à Patrick Beillevaire de nous avoir documenté sur la carrière japonaise de Roches.

33 L’argument figurait déjà dans un ouvrage d’Étienne Dinet sur le pèlerinage (1930).

34 On la trouve signalée par Patrick O’Quin, qui le croise après l’arrivée à Pau en 1848 (in Bouyerdène, 2008b : 96) et par Alfred Du Plessis qui l’a visité longuement à Blois (ibid. : 103). Il cite « un léger tatouage bleu, à la manière de la tribu des Hachem, à laquelle il appartient : c’est une ligne perpendiculaire au nez » – mais, précise-t-il, « elle se voit peu ».

35 Merci à Jean-Louis Marçot de m’avoir fourni la version originale de ce document qui a été repris ensuite comme article. Il y est notamment question ici de cet « Omar » qui, fuyant les siens pour « échapper à des embarras pécuniaires » (p. 54), – ce qui est nettement moins romantique que l’abracadabrantesque histoire d’amour qui serait la cause de son transfuge – a été converti (et circoncis) et reste auprès de l’émir qui « l’emploie comme secrétaire et interprète, et s’instruit avec lui des affaires d’Europe ».

36 Parmi les portraits « réellement dessiné[s] d’après nature » on ne trouve pas celui du capitaine Alexandre Genet (1799-1850), annoncé par Berbrugger (1889 : 49 ; 1999 : 83).

37 Irlandais d’origine et Béarnais d’adoption, il est « avocat, député et trésorier-payeur général des Basses-Pyrénées » – autant de raisons de prendre ses paroles avec prudence -, mais il est le rédacteur du très sérieux Mémorial des Pyrénées – la note est dans la livraison du 1er mai 1848 (d’après Bouyerdène, 2008b : 96-97).

38 Félix Mornand : « Ses yeux doux, immenses, humides à force d’éclat, impossible à oublier » (Bouyerdène, 2008b : 109) ou Horace de Vieil Castel : « doux et mélancoliques » – il précise cependant qu’ils sont couleur « olive foncé » (Bouyerdène, 2008b : 115).

39 À quoi il répondit, à la manière d’Oscar Wilde, qu’il ne voulait pas « être influencé » (d’après Bouyerdène, 2008b : 98).

40 Voir à ce sujet les travaux de Gilles Boëtsch et Jean-Noël Ferrié sur l’histoire de l’anthropologie biologique en Afrique du nord.

41 C’est suite à une malencontreuse erreur de correcteur que, lors de l’édition d’un timbre dédié à l’émir, on s’est laissé aller à dire qu’il était « d’origine chrétienne » et non pas « chérifienne ». Cf. Pouillon 2008 : 41-42.

42 Cf. Bimler & Kirkland 2002, Ellis & Ficek 2001, Huribet & Ling 2007. Ce serait même un des seuls traits psychologiques mesurables par lesquels la différence statistique entre homme et femme est significative.

43 Cf. « L’effet de Réel » de Barthes (1968). Rappelons que Sahli lui reprochait de se limiter à des « notations vagues, sèches et abstraites » (1988 : 43).

44 On traite comme cela facilement les documents attestant l’adhésion de l’émir à la franc-maçonnerie. Cf. Étienne, 2008 : 8-9.

45 « Il ressort de plusieurs passages coraniques qu’en règle générale les témoins doivent être « honorables », de préférence ou obligatoirement musulmans, et au nombre de deux comme la Bible le voulait déjà. À défaut de deux hommes, en matière de biens, un homme et deux femmes suffisent » (Brunschvig, 1976, t. 2 : 203). Sur ce point également voir l’article « Shâhid » de l’Encyclopédie de l’Islam.

46 On trouvera une importante réflexion sur ce point dans Jouhaud et al. 2009.

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Pour citer cet article

Référence électronique

François Pouillon, « Du témoignage : à propos de quelques portraits d’Abd el-Kader en Oriental », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 132 | décembre 2012, mis en ligne le 13 décembre 2012, consulté le 04 février 2016. URL : http://remmm.revues.org/7892

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Auteur

François Pouillon

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IMAGES D’ABD EL KADER: PIECES POUR UN BICENTENAIRE

 Francois POUILLON

 

Lorsque mon ami Bruno Étienne me demanda de collaborer, pour la partie iconographique, à la fabrication du volume sur Abd el-Kader qui lui avait été commandé dans la collection « Découvertes Gallimard », j’acceptais avec enthousiasme. La possibilité de combiner sur une seule page des documents hétéroclites, la large place laissée aux commentaires permettant de donner sens à cette confrontation, me parurent ouvrir à un travail particulièrement pertinent sur l’image d’un grand homme inscrit dans la mémoire, en France comme en Algérie, sous la forme d’un mythe construit tant de son vivant qu’après sa mort. La prestigieuse petite collection me paraissait adaptée pour faire passer un certain nombre de réflexions iconologiques concernant particulièrement la carrière posthume de l’émir algérien.

  • 1 Bruno Etienne et François Pouillon, Abd el-Kader le magnanime, Paris Gallimard/Institut du mon (…)
  • 2  Il me reprocha par exemple l’emploi du terme de « résistance primaire » appliqué aux réactions arm (…)

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Je dus vite déchanter et renoncer à l’espoir de mener à bien ce projet ici. Je mis quelque temps cependant à comprendre les réticences exprimées d’emblée par la petite équipe rédactionnelle mise en place par Gallimard pour encadrer la fabrication de ce volume1. C’est à contrecœur, et suite à des discussions serrées, que l’on m’accorda la possibilité de rédiger un chapitre final évoquant la figure historique de l’émir dans l’Algérie coloniale et postcoloniale. Une première rédaction fut tout simplement refusée, parce qu’elle était rédigée dans des termes trop crus, susceptibles de compromettre la carrière du livre en Algérie – ce texte fut d’ailleurs soumis à l’expertise d’un lecteur algérien2. Le rendement commercial de l’ouvrage était suspendu à une bonne diffusion dans l’ancienne colonie. Une certaine autocensure s’imposait.

  • 3  La « der des der », c’était alors un peu en effet, on a dû le dire de mille manières, la fin de l’ (…)

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Pourtant, là n’était pas la raison principale du vouloir clorele destin historique d’Abd el-Kader à la date de sa mort, en 1883. Sans doute craignait-on, un peu en effet, de se risquer sur le terrain contemporain, celui de la politique, avec ses incertitudes et ses aveuglements. Mais les manuels scolaires ne s’interrompent plus, comme de mon temps, avec la Grande Guerre3 ; et l’on n’en est plus à cette conception surannée d’une histoire qui serait objective par la seule magie de la distance temporelle. Pour les animateurs de la collection, il était surtout embarrassant de mettre en relief les divergences des traditions historiographiques qui s’en étaient suivies et les manipulations iconographiques à quoi cela avait donné lieu.

  • 4  Il en existe d’innombrables représentations. Voir notamment, Bruno Étienne et François Pouillon, o (…)

4

Des débats sur la sélection de l’iconographie rassemblée, j’observais encore que l’on cherchait à obtenir une stricte synchronie entre l’événement et l’image qui en était donnée, et à exclure ainsi tout jeu de correspondance entre les périodes. L’image devait être un reflet contemporain de l’événement, rien de plus. Toute représentation rétrospective était impitoyablement écartée et, inversement, on refusait d’insérer de façon critique des représentations postérieures à l’événement, anticipation d’une histoire qui n’avait pas encore eu lieu. Le lecteur « moyen » ne comprendrait pas ces jongleries historiographiques. De cette manière, les seuls témoignages que le lecteur allait avoir sur les batailles d’Abd el-Kader, seraient ceux de la France : la prise de la Smalah (1843) ne pouvait être évoquée qu’à partir du tableau monumental (1845) d’Horace Vernet4.

  • 5  Ibid. p. 65.
  • 6  Ibid. p. 22, 32-33, ainsi que Les lumières de l’histoire (entretiens avec François Pouillon (…)

5

Je dus plaider et souligner que Vernet n’avait pas vraiment assisté à la bataille ; que la lecture qu’il faisait de l’événement était non seulement unilatérale mais de pure propagande ; et que, si l’on voulait avoir un angle de vue un peu moins partial, il fallait puiser dans les productions d’une autre époque, où l’islam algérien serait moins réticent à fabriquer des images. Je dus argumenter serré, rappelant le fait que le fameux tableau d’Ange Tissier qui sert classiquement à illustrer la rencontre entre Abd el-Kader et le prince-président venu à Amboise lui annoncer sa libération5, avait été peint dix ans plus tard (en 1860) et pour célébrer… l’attitude généreuse de l’émir lors des pogroms antichrétiens de Damas ! Je dus même en appeler aux sentiments « progressistes » des responsables pour obtenir dérogation à la règle de synchronie : les tableaux de batailles de Hocine Ziani (né en 1951), peintre d’histoire officiel, un temps, de l’Algérie indépendante, fournissaient quand même bien la version algérienne de l’événement, différée, pour force majeure, d’un siècle et demi…6

6

Sur ce point, j’obtins finalement gain de cause. Mais l’idée générale restait qu’une image était essentiellement un document d’histoire et l’expression sincère d’une époque. Chaque chose en son temps. Toute autre lecture, celle en particulier de ces représentations qui ont le pouvoir de se reproduire à travers les époques et les situations les plus diverses, ne pouvait être que saugrenue. Reflets furtifs et exacts de l’événement, elles ne devaient lui survivre que pour en témoigner, et elles n’étaient pas appelées à être modifiées ni réemployées. Au fond de tout cela évidemment, une survalorisation des images : il y a toujours un reporter – et c’était bien le moins dans une collection à forte densité iconographique… On ne scie pas la branche sur laquelle on est assis.

7

Cette déconvenue, résultat d’une incursion sur le terrain de l’édition, me conduisait finalement à mieux élucider la perspective qui avait été la mienne lors de précédentes enquêtes et qui apparaissait par ailleurs si peu « naturelle » à des gens par ailleurs bien intentionnés, ouverts à l’innovation et en charge d’une collection qui avait pour ligne de conjuguer histoire et image. Je voudrais le faire ici par un retour récapitulatif sur plusieurs points : d’abord, en rappelant ce que je pensais avoir appris de la gestion des images du passé dans l’Algérie postcoloniale, cela à partir du travail que j’avais mené sur Dinet et quelques peintres illustrateurs du passé de l’Algérie. Ensuite en reprenant l’inventaire des reflets iconographiques sur l’émir et leurs transformations contemporaines, cela à partir de sélections qui en étaient faites en Algérie, ou en tout cas pour l’Algérie (et accessoirement pour ses ressortissants en France).

Récapitulatif

  • 7 François Pouillon, « Exotisme, modernisme, identité : la société algérienne en peinture », in (…)

8

Au cours de travaux antérieurs sur la politique des images en Algérie, tant comme présentation du passé national que comme travail sur l’héritage colonial, j’avais dégagé à partir de l’analyse de quelques corpus précis tirés de l’important stock d’images héritées de la période coloniale, un certain nombre de considérations générales qui intéressaient particulièrement le rapport entre image et mémoire7.

9

Je constatais ainsi que, contre l’idéologie de rupture sinon de révolution qui marqua constamment le discours public de l’Algérie indépendante, c’étaient les permanences plus que les innovations qui caractérisaient sur la longue durée le domaine de l’image. Cela concernait très largement le goût et les normes sociales de mise en image, avec la perpétuation de modes traditionnels et compassés. Un tel conservatisme esthétique tenait sans doute à la médiocre culture générale des élites alors au pouvoir, et à leur souci de maintenir un système de normes sécurisé – signe de la prégnance que continuait d’exercer l’autorité coloniale. Cela concernait aussi le transfert des images elles-mêmes, reproduites d’une époque à l’autre avec une obstination suspecte, notamment lorsqu’il s’agissait d’évoquer une société traditionnelle, rurale et islamique, globalement populaire.

  • 8  Je sais que Malika Bouabdallah, qui fut directrice du musée des Beaux Arts d’Alger, invoque souven (…)

10

À vrai dire, les deux choses allaient un peu ensemble, et cela tenait à la dépendance particulièrement marquée, pour ce qui regarde l’iconographie de l’ex-colonie par rapport à la métropole. Faute d’une production indigène significative, l’Europe lato sensu avait conservé très tardivement un étrange monopole dans le domaine des images8.

  • 9 François Pouillon, « Tableaux d’Orient et d’Occident : la synthèse Racim », in Mohammed Racim (…)
  • 10 François Pouillon, « Legs colonial, patrimoine national : Nasreddine Dinet, peintre de l’indig (…)

11

Pour le règlement d’un tel héritage cependant, il avait fallu passer par certaines procédures, comme dans les procès de séparation : dissocier les images produites du mode de leur production sociale, effacer les rapports aux textes et aux contextes, refaire en quelque sorte le légendage des icônes produites et récupérées. Cela fut particulièrement le cas dans la première période de l’indépendance : pendant que l’on vouait aux gémonies les « croûtes » et « chromos » orientalistes, on sanctifiait quelques auteurs qui n’avaient pourtant pas fait mieux, mais qui se distinguaient par le fait qu’ils étaient nés musulmans, comme Mohammed Racim9, ou qu’ils l’étaient devenus, comme Étienne Nasreddine Dinet10. Il suffisait, dans leur cas, de refaire le légendage de leurs œuvres, de reformuler leur biographie dans le sens d’un anticolonialisme avant la lettre, de reformater idéologiquement cette iconographie pour lui donner un sens nouveau, tout en conservant les motifs et les schèmes d’une familiarité ancienne. Dans une période plus récente, le processus de récupération fut largement facilité par la perte des repères nationalistes et identitaires qui ouvraient à un certain libéralisme idéologique.

12

Le procédé utilisé pour ce reformatage était un ravalement de la biographie, reprise dans un genre héroïque, un effacement en tout cas des traces de reconnaissance ou de consécration dont le personnage avait pu être l’objet de la part de la société coloniale ou plus précisément de son administration. À partir de là, il était facile de dissocier l’iconographie des textes de l’époque. Le rapport de l’œuvre, à son titre, à son légendage, est de toute façon assez aléatoire et en somme, il revient à chaque époque de relire et réinterpréter les œuvres du passé : la peinture d’église n’a plus pour nous les vertus édifiantes qui avaient prévalu pour les commanditaires. Nous ne pensons pas pour autant en être des lecteurs illégitimes.

  • 11 François Pouillon, « Penser le patrimoine algérien : révolution et héritage dans les écrits su (…)
  • 12 François Pouillon, « Échange agonistique et marché des valeurs artistiques : situation de la p (…)

13

Telles étaient les considérations auxquelles j’étais parvenu en étudiant les peintres qui avaient été en charge de représenter la société au passé : Dinet, Racim, et autour d’eux quelques orientalistes, musulmans ou pas, quelques peintres modernes aussi, non pour le contenu de leur œuvre qui en ce temps était à l’abstraction lyrique, mais parce qu’ils avaient effectué leur formation, gagné leur promotion et souvent leur consécration dans le cadre de la France coloniale11. Le travail de la mémoire, ou plutôt du passage des représentations, s’accompagnait d’un effacement des traces d’origine, comme d’une gangue et aussi certainement d’une sélection iconographique12.

  • 13  « Catalogue raisonné », in Denise Brahimi et Koudir Benchikou, Étienne Dinet, Paris, ACR, 1984
  • 14  Le « sujet », et le contenu iconographique ne sont pas sans effet sur le marché des œuvres. Les œu (…)

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De bons exemples des ratés de cette passation étaient fournis notamment, comme nous le signale Barkahoum Ferhati, par un certain nombre de tableaux de Dinet qui pour avoir été rachetés à grand prix sur le marché parisien ou international, durent cependant être remisés rapidement à cause des mouvements d’émotion qui suivirent leur exposition publique : le portrait du modèle fétiche de Dinet, la délicieuse Raouacha (Cat. Benchikou, n° 276)13, parce qu’il s’agissait d’un nu féminin trop provoquant ; et cette célébration de La charge des spahis (Cat. Benchikou, n° 352) datant de la fin de la Grande Guerre, parce qu’on pouvait lire sur la toile, en arabe, cette légende ineffaçable et désormais insupportable : Allah yenser frança, « Dieu donne la victoire à la France ». Dans deux registres majeurs, ces exemples illustraient le tri sévère opéré sur le corpus iconographique qui conduisait à exclure irrémédiablement certaines œuvres pour en privilégier d’autres14.

La lecture nationaliste

  • 15  Alain Jaubert, Le Commissariat aux archives : Les photos qui falsifient l’histoire, Paris, Barraul (…)

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Ce sont des procédés de ce type qui furent particulièrement appliqués à l’iconographie d’Abd el-Kader. Mais j’en observais d’autres qui tenaient au fait que le travail de la mémoire était dans ce cas beaucoup plus encadré politiquement et symboliquement. Le principe en était de trier soigneusement dans l’immense iconographie de l’émir, en fonction de critères historiques précis, des échantillons significatifs. On voyait à l’acte le travail du commissariat aux archives qui sélectionnait et retravaillait une iconographie15.

  • 16  L’émir Abdelkader, Alger, SNED, 1974 (texte de Mahfoud Kaddache ; Coll. « Art et culture »)

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C’est ce que l’on pouvait observer à partir de la sélection effectuée dans le cadre d’un premier album commémoratif officiel consacré à l’émir, publié en 1974 par les soins du ministère de l’Information et de la Culture16. Assez abondamment illustré (aux normes de l’époque), il nous donnait un état de l’image du héros fondateur pour la période de la première indépendance.

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À y bien regarder, il arrivait assez tard : quasiment douze ans après l’arrêt de la guerre d’Algérie. À Alger, la statue de l’émir avait depuis longtemps remplacé celle de Bugeaud et le président Boumediene avait obtenu de la Syrie le retour des cendres, depuis Damas où il reposait. Ce n’était pas le premier volume de cette collection « Art et culture », et nous avions donc quelques signes d’un malaise relatif du pouvoir à accorder cette consécration officielle à un personnage trop complexe et multiple, trop rétif en quelque sorte à se mouler dans la figure héroïque où on voulait l’enclore. De cette figure, l’examen de l’iconographie du livre donnait un profil parfaitement clair.

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Dans la carrière d’Abd el-Kader on peut distinguer assez nettement plusieurs périodes assez distinctes :
- De ses années de formation, qui impliquent un pèlerinage et un long séjour en Orient, on ne sait à peu près rien. 
- À partir de 1833, avec sa désignation comme leader du djihad, jusqu’à sa reddition au général La Moricière à la toute fin de 1847, s’impose l’image du guerrier, âme de la résistance armée à la pénétration coloniale. 
- De 1848 à la toute fin de 1852, il apparaît comme le prisonnier irréductible, demandant inlassablement qu’on respecte l’engagement de le laisser se retirer en terre d’Islam. Le chapelet a alors remplacé les armes du guerrier.
- Entre 1853 et 1860, exilé qui se consacre à la mystique, il reste dans un statut de résidence surveillée en Orient, tant vis-à-vis du Sultan d’Istanbul que par rapport à la France.
- Après 1860, avec l’action salvatrice de l’émir lors des émeutes antichrétiennes de Syrie, il devient le héros consacré de tous, couvert d’honneurs et sollicité pour des interventions à caractère politique.

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À ces différentes périodes qui sont également des phases d’un destin ascendant, correspondent des types d’images significativement différentes. Sur la période de la résistance, on ne dispose que de figurations imaginaires, portraits ou scènes guerrières souvent reproduites en images populaires ou gravures publiées dans des périodiques. De l’époque de la captivité en France, on conserve un certain nombre de portraits pris sur le vif et, pour la toute fin de la période, de portraits posés et même de photographies. Pour la suite, on dispose d’un certain nombre d’évocations de scènes marquantes – notamment les événements de Damas – ainsi que des photographies exécutées lors des visites en France de l’émir en 1855, 1865, 1867, et également en Orient. Il se présente alors volontiers entouré d’officiels, arborant les décorations reçues en 1860. De nombreuses gravures sont diffusées, souvent exécutées à partir de photographies. Mais on ne trouve aucune représentation des cérémonies d’inauguration du canal de Suez, en 1869, où l’émir était pourtant présent. Avec la fin de l’Empire et jusqu’à sa mort en 1883, l’émir disparaît des préoccupations populaires. Cette nouvelle iconographie va être élaborée progressivement pour les livres d’histoire de la République et, bien sûr, avec l’avènement d’un État algérien indépendant.

  • 17  Modèle pour un timbre commémoratif à très grande diffusion.

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Hors de la statue équestre d’Alger et une miniature de Mohamed Racim17, l’ouvrage de 1974 ne comporte pas de représentations originales de l’émir. Celles-ci seront élaborées plus tard, comme on le verra. Mais le point le plus frappant est qu’on n’y trouve aucune des nombreuses photographies réalisées dans les années 1860, ni aucune des représentations associées à cette période.

  • 18  Dominique Bernasconi, « Mythologie d’Abd el-Kader dans l’iconographie française au XIXe siècle », (…)

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Il y a plusieurs raisons à cela. La première est évidemment que l’on ne retient de la carrière d’Abd el-Kader que la figure (et la période) du résistant. L’essentiel est qu’il soit représenté armé et si possible monté sur un cheval. Toute autre image, celles en particulier où apparaîtraient quelques éléments de reconnaissance, de connivence avec la France, sont donc laissées de côté. Iconographie primitive, celle de la période de la résistance, n’est pourtant pas sans inconvénients : il s’en faut qu’elle soit toujours hostile, ce qui est étonnant en ces temps d’une guerre cruelle18, mais elle est le plus souvent fantaisiste. Élaborée sur la base d’informations indirectes, ce sont des sortes de portraits robots qui ne retiennent de la figure de l’émir que quelques traits stéréotypés.

  • 1931. On en retrouve l’image dans une publication universitaire algérienne cf. Karim Rouina, Bibl (…)
  • 20  « Il ne ressemble en aucune manière à la ridicule lithographie qui circule en France avec la préte (…)

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De fait, même les plus naïfs et les plus caricaturaux sont complaisamment reproduits, comme ce portrait sous forme d’un personnage patibulaire19, avec un grand coutelas sortant de la taillole, si ridiculement agressif qu’il fut critiqué par de hautes autorités de la colonie20.

  • 21  Bruno Étienne et François Pouillon, cit., p. 54. Il est probable que ce soit d’après une photo (…)
  • 22  Mais avec la légende « L’Émir Abdelkader à Damas ». C’est comme si on voulait oblitérer le lien av (…)

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Soyons justes : il y eut quelques portraits pacifiques. Celui de Cogniet en particulier, exécuté à Amboise juste après la libération de l’émir21. Il est reproduit en couverture, et également p. 10122. En tout cas, on a recadré l’image de façon à ce qu’on ne voie pas le chapelet du pieux soufi – en ce temps d’intense lutte antimaraboutique, il faut aussi oblitérer le lien de l’émir avec le milieu confrérique.

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Au verso de ce tableau, on trouve l’indice d’un autre attribut majeur qu’il s’agit de cacher : une réunion, pacifique cette fois, dans une salle de réception parisienne, avec un orchestre de cuivres qui se produit devant un public composé de femmes et d’un groupe d’Algériens. Rien de très inquiétant dans cette gravure de « L’émir Abdelkader chez Alphonse Sax » (p. 102). Cette reproduction nous intéresse cependant parce qu’elle est extraite d’un journal où figurait, en vis-à-vis, un portrait de l’émir qui, précisément, n’est pas reproduit. Ce portrait mériterait pourtant de figurer ici : il est digne et relativement exact. S’il a dû être écarté, c’est parce qu’y avait été rajoutée, grossièrement appliquée sur la gravure, une plaque de la Légion d’honneur. Ce portrait ouvrait l’article annonçant l’arrivée de l’émir en 1862, la première depuis les événements de Damas à la suite de quoi il avait reçu la prestigieuse décoration. Les contemporains qui ne disposaient pas d’image adéquate pour illustrer l’événement n’avaient pas hésité à la mettre en conformité avec la réalité, y ajoutant la légende assassine : « L’émir Abd el-Kader, Grand-Croix de la Légion d’honneur, arrivé récemment à Paris ».

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On a ainsi la clé de cette absence, et de celle de tant d’autres images : si les photographies en particulier ont été exclues de ce recueil, c’est parce que l’on y trouvait de façon trop visible une marque distinctive, devenue négative dans l’Algérie postcoloniale : la Légion d’honneur. On déduit de cela que, dans l’étude de l’iconographie, il faut analyser autant, sinon plus encore, ce qui n’a pas été reproduit, et dont on peut inférer que ça a été écarté.

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Notons, dans ce registre, des tableaux en particulier qui auraient pu, qui auraient figurer, dans le recueil algérien au même titre que dans le nôtre. Pas de Prise de la Smalah, en particulier – cela ne surprendra pas. Pas non plus du grand tableau d’Ange Tisser avec Louis-Napoléon Bonaparte (il n’est pas encore proclamé empereur), venu annoncer à l’émir sa libération. Il faudra expliquer aussi ce qui lui a valu d’être ainsi mis de côté. Mais revenons aux décorations.

Rends-moi mes Légions

  • 23 François Pouillon « Le fonds photographique sur Abdelkader et son exploitation post-coloniale  (…)
  • 24  Le Caïd de M’Chounèche, Hadj Sadok, ne fut-il pas sur une route de l’Aurès une des premières cible (…)

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Nous avons analysé avec Jacques Magendie, le trafic d’image auquel a donné lieu cette fameuse légion d’honneur23. Prématurément rajoutée sur des images anciennes, puisque l’émir était au loin, la décoration obérait l’utilisation d’images pour une Algérie indépendante voyant là un signe de reconnaissance de la puissance coloniale. Le héros fondateur de l’Algérie était ravalé au rang de ces collaborateurs en burnous qu’abhorraient particulièrement les nationalistes24.

  • 25  Procédé bon marché breveté par Disdéri : il donnait lieu à des collections de « célébrités ». Cf. (…)

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C’est à un incroyable chassé-croisé qu’ont ainsi donné lieu les portraits de l’émir où l’on s’attachait alternativement à lui rajouter ou à lui retirer la fameuse décoration. Nous en avons signalé un premier exemple. À la même époque exactement on s’attachait, de la même manière, à mettre à jour une photographie de l’émir réalisée par Mayer et Pierson lors de son passage à Paris, en 1855. Un portrait en pied était réédité dans le format « carte de visite », devenu récemment populaire25. Mais il était ceint de la fameuse écharpe, et ce cliché très largement diffusé devenait inutilisable pour l’iconographie nationaliste.

  • 26 Mohamed-Cherif Sahli, L’Émir Abdelkader. Mythes français et réalités algériennes, Alger, Entre (…)

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Lors des visites à Paris en 1865 et 1867, l’émir arborait très volontiers l’ensemble des décorations qu’il avait gagnées. C’est dans cet appareil qu’il fut amené à poser pour les plus grands photographes de ce temps : Disdéri, Carjat, Delton, etc. Il semble que cela soit réservé à sa tenue de grand uniforme, le costume algérien avec double burnous qu’il portait lors de ses visites en Europe. Il existe des photographies où Abd el-Kader se présente sans sa batterie de décorations. Ces clichés sont mal acceptés par la tradition officielle parce qu’il y apparaît vêtu du costume oriental, signe d’une acculturation vestimentaire au Bilad esh-Shâm où il réside depuis 185526.

  • 27  Il avait déjà réalisé, pour le musée de Mascara un portrait équestre, d’après les photos de Delton (…)
  • 28  Ziani, cit.
  • 29  L’homme Moïse et la religion monothéiste, Paris, Gallimard, 1986 [1939], p. 115, d’après Claire Ch (…)

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L’Algérie allait cependant pouvoir tirer parti des photographies tardives. Dans les années 1980, en vue de la préparation d’un musée de l’Armée au nouveau centre d’Alger de Riaydh el-Fatha, le Président Chadli demandait à Hocine Ziani, de réaliser un portrait de l’émir27. L’artiste prit pour modèle un magnifique cliché de Disdéri, souvent reproduit. La reproduction en couleur qu’il en donna, était scrupuleusement fidèle, à ce détail près que les décorations avaient disparu. « Laisse cela, lui aurait dit l’officier lui fournissant la documentation, ce n’est pas important »28. Pour faire bonne mesure et combler une sorte de vide dans le tableau, Ziani habilla cependant l’émir d’un gilet richement brodé d’or. C’était offenser sa conviction de soufi pour qui de telles ornementations étaient interdites. J’en retenais qu’une dissimulation n’est jamais complètement réussie, qu’elle est même généralement marquée de ratés spectaculaires – Freud l’avait fortement souligné : « Il en va de la déformation d’un texte comme d’un meurtre. Le difficile n’est pas d’exécuter l’acte mais d’en éliminer les traces29. »

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Pourtant, comme dans ces exactions fondatrices, ce tableau pouvait devenir alors une sorte de portrait officiel, inlassablement reproduit en couvertures et affiches, articles de journaux, en lieu et place des photographies interdites.

  • 30  Lynne Thornton, Du Maroc aux Indes. Voyages en Orient, Paris, ACR, 1998, p. 303.

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Dans la série de ces ravalements, l’un des plus étonnant concerne un tableau de Chlebowski, un peintre polonais ayant séjourné à Istanbul30. On y voit un Abd el-Kader très acceptable, représenté assis en tailleur à la manière arabe, dans une pièce à décor oriental : ce tableau qui était bien à même d’évoquer la période de la vie tournée vers la méditation et l’étude fut très souvent reproduit dans nombre de publications plus ou moins hagiographiques en Algérie. Cela d’autant mieux que, sur ce portait assez tardif, l’émir ne portait pas de décoration.

  • 31  Abd el-Kader et l’Algérie au XIXe siècle dans les collections du musée Condé à Chantilly [catalogu (…)

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Ce n’était pourtant pas exactement le cas à l’origine : ce tableau fut en effet acquis par le duc d’Aumale en personne, alors qu’il se reconstituait, à son retour d’exil, une collection « algérienne » pour son château de Chantilly. La conservatrice du musée du château, où cette pièce figure toujours, nous apprend que le tableau comportait, lorsqu’il l’acquit, la célèbre distinction. C’est le duc d’Aumale en personne qui aurait demandé que l’on efface cela de la toile : « pas ça ! se serait-il écrié, il a tué trop de mes soldats ! »31.

Relectures et transpositions

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C’est donc à une sorte d’inventaire d’une iconographie défaillante que je me suis livré à propos d’Abd el-Kader : les corrections qui ont semblé s’imposer consistaient à rajouter un élément manquant sur un fond, au contraire, en négatif, à recomposer tout ce fond autour de cet élément supprimé. Le procédé qui consiste à enjoliver un portrait en passant à la couleur est ancien et a duré au moins jusqu’à la vulgarisation du cliché couleur. Il était courant de rehausser à l’aquarelle des portraits en noir et blanc jugés un peu austères. Des portraits étaient couramment décalqués en fixés sous-verre, qui rehaussaient d’or et de couleurs vives des gravures au trait.

  • 32  Récemment un portrait d’André Malraux a été corrigé de sa cigarette pour un timbre commémoratif. A (…)

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Dans le portrait politique, Jaubert avait montré comment la figure du leader était non seulement isolée mais aussi maquillée pour éliminer des détails jugés peu convenables : un col de chemise mal repassé, ou bien un populaire mégot32. C’est ce qui a été fait dans le ravalement de cliché à l’époque moderne. C’est ce que l’on observe avec la toile de Ziani qui nous donne un Abd el-Kader un peu plus jeune que celui de la photo, comme si le héros trouvait son corps glorieux.

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Mais il y a d’autres corrections, plus significatives. J’ai précédemment évoqué l’absence curieuse de la grande toile de Cogniet célébrant le passage à Amboise du prince-président venu annoncer à l’émir sa libération. On a la clé de cette absence dans la lecture qu’en a donnée le peintre miniaturise algérien, Mohammed Temmam. La version qu’il en fournit est très largement démarquée de l’autre, mais avec deux différences significatives. La première, est dans le décor : on n’est plus à Amboise, mais dans un patio oriental. La seconde est dans la distribution des personnages : le tableau de Cogniet est dramatiquement organisé autour du personnage de la mère de l’émir qui vient baiser la main du futur empereur pour le remercier de son acte. Dans la miniature, la mère a disparu mais par respect pour la composition, et en particulier pour justifier la main tendue de Louis-Napoléon, on a rajouté un de ces petits meubles incrustés de nacre où cette main vient se poser.

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Cette relecture est éclairante, et d’abord sur le tableau de Cogniet. Il existe en effet plusieurs représentations de rencontres entre l’émir et le futur Napoléon III mais alors, c’est logiquement le prisonnier lui-même qui, baise la main de son bienfaiteur. Celui-ci est composé après les événements de Damas, c’est l’occasion de célébrer en même temps l’émir et le souverain. Mais comme, entre-temps, l’émir a pris la dimension d’un grand notable, c’est sa mère qui va exprimer pour lui l’humble gratitude. L’émir reste lui droit et digne. La chronologie impose que l’on ne lui mette pas de décoration, mais c’est tout comme !

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Pour l’Algérie indépendante, comme le montre la version qu’en donne Temmam, la mère prosternée, c’est encore trop. Le président a beau être un descendant de Napoléon, cela reste un souverain chrétien. Et puis le premier président de l’Algérie indépendante n’avait-il pas lancé dans un discours historique sur les « yaouleds » les petits cireurs de chaussures qui continuaient à pulluler dans les villes : « Plus jamais un Algérien à genoux ! ». Alors, le fondateur de la nation algérienne…

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Nous avons là un exemple de procédures à l’œuvre dans la fabrication du grand homme : celui-ci prend de la grandeur avec le temps. Pour Abd el-Kader, cette croissance en taille peut s’observer très concrètement, à travers sa statuaire.

  • 33  Merci à Jacques Frémeaux de m’avoir fourni cette précision.

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Je ne suis pas parvenu à savoir, tant cela est passé inaperçu, à quelle date avait été érigée la première statue du héros de la résistance algérienne. C’était en tout cas rapidement après l’indépendance, du temps de Ben Bella encore. Elle arriva comme par substitution : le maréchal Bugeaud, héros fondateur de l’Algérie française, avait été rapidement déménagé de la place d’Isly, avant d’être rapatrié dans son fief d’Excideuil (Dordogne). La simple statue en pied – ce qui est normal pour un fantassin33 – était vite remplacée par celle de son correspondant algérien, sur une place rebaptisée « place émir Abdelkader », avec une statue équestre cette fois, sur le modèle d’une image passablement imaginaire du début de la conquête, qui évoquait surtout le Bonaparte franchissant les Alpes de David (1800).

  • 34  Une provocation du même ordre allait être réussie à Tunis avec la statue du cardinal Lavigerie ins (…)

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Il se trouve que, dans la mythologie de la révolution algérienne, les chevaux n’avaient pas bonne presse : ils ravivaient le souvenir de ces traîneurs de sabre et, pire, de ces caïds en burnous que l’on sortait pour les visites d’officiels de la métropole et pour les fêtes du 14 juillet. En outre, parmi les statues équestres qui avaient empoisonné la colonie, il y en avait une que l’on avait dégagée sans délais, c’était celle du duc d’Orléans, qu’en père inconsolable, le roi Louis-Philippe avait fait ériger après la mort accidentelle du prince héritier. Elle avait trôné pendant plus d’un siècle face à la mosquée de la pêcherie34, sur la place centrale principale d’Alger que l’on continua d’appeler dialectalement Balasat el-A‘ûd, la « place du cheval ».

  • 35 Jean-Louis Gouraud, L’Orient, enfer et paradis du cheval, Paris, Belin, 2007.

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Concernant les chevaux en trois dimensions, il fallait donc jouer serré. On édifia ainsi à l’émir des musulmans une statue si mesquine que l’on ne tarda pas à la trouver ridicule. C’est qu’entre-temps, sur l’injonction du président Boumediene, les cendres de l’émir avaient été rapatriées de Syrie, et sa place au panthéon national s’en était trouvé grandie. La première statue ne résista donc pas longtemps aux lazzis35. C’est au point que le président Chadli ordonnait d’en concevoir une autre, d’un modèle plus convenable, œuvre d’un artiste italien raconte-t-on. C’était bien l’ontogenèse du héros national qui se concrétisait ainsi : elle serait plus grande, plus noble dans son attitude, moins cavalière en un mot. De façon informelle, on avait assisté à la parousie du héros qui prenait progressivement de la grandeur et de l’envergure.

  • 36 François Pouillon, « La peinture monumentale en Algérie : un art pédagogique », Cahiers d’Étud (…)

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C’est également à Ziani qu’échut la lourde tache de combler l’absence criante de la trop fameuse Prise de la smala d’Horace Vernet, une bataille en elle-même peu glorieuse, mais terriblement humiliante pour la résistance algérienne qui voyait sa capitale surprise, son intimité exhibée sur 21 mètres de long36. L’image n’en figurait pas bien sûr dans l’album de 1974. Mais on allait bientôt trouver, pour le musée de l’Armée encore, l’évocation de quelques coups de main qui avaient mis en difficulté sérieuse des détachements militaires français : la bataille de la Macta, le combat de Kheng en-Nata‘. Curieusement, les deux vraies victoires militaires des Algériens contre la France : la descente sur la Mitidja et le combat de Sidi Brahim, sans doute parce qu’elles avaient l’une et l’autre été accompagnées de massacres, ne furent pas mises en scène. L’horreur doit tomber la première sous la loi d’amnistie.

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On avait là encore, une des procédures attestées de la mémoire historique, celle de la copie revue, reprise de documents anciens remis à jour par la magie de la duplication. Mais en somme il ne s’agissait que de détails.

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Il y avait un précédent à cela : le portrait de l’émir réalisé par Mohammed Racim, comme maquette d’un timbre à très grande diffusion. Cette planche à la gouache, au format habituel des miniatures de Racim, avait été reproduite dans le livre de 1974. Je n’ai pas pu repérer une source précise de ce portrait mais je soupçonne quelque oblitération de décoration : le peintre a rajouté autour du cou une breloque d’or qui se ferait bien l’écho de ces médailles en collier que l’émir arborait. Autre ajout manifeste : celui d’un sabre guerrier, à côté du chapelet du marabout.

Pièces pour un bicentenaire

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2007 : On va fêter le bicentenaire de la naissance de l’émir Abd el-Kader. Un certain nombre de manifestations se mettent en place pour célébrer l’événement. Signe des temps, ce n’est pas le ministère de la Culture (ou, directement, la présidence), qui va assurer la sortie d’un livre à la hauteur de l’événement, mais un éditeur privé. Comme telle, la publication qui en sort est moins formalisée politiquement et laisse donc plus de place à l’aléatoire.

  • 37  L’émir Abdelkader. L’épopée de la sagesse, Alger, Zaki Bouzid éd., 2007.

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D’autant qu’entre temps, avec les douleurs que l’on sait, le pays a appris le pluralisme. L’épopée de la sagesse37 : un titre, en oxymore, est là pour élargir le champ. Si les vertus traditionnelles du résistant et du politique restent célébrées, la dimension spirituelle de l’émir, son soufisme, est désormais à l’honneur. Regardons la liste des auteurs : si des intellectuels organiques, toujours en fonction comme Boualem Bessaih ou Abdelkader Djeghloul, vont rappeler certaines constantes, l’image de l’émir n’est plus cantonnée dans la résistance armée à l’occupant. On a découvert l’islam : le cheikh Bentounès, « guide » de la confrérie Al-‘Alawiyya, et Monseigneur Tessier, archevêque d’Alger, sont là pour le souligner.

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Sans pousser loin l’analyse, la table des matières signale la présence de nombre d’officiels du régime en place. On ne peut pas considérer comme négligeable, le fait que le texte liminaire soit signé d’Abdelaziz Bouteflika, et qu’un sous-titre de l’article d’Idris Jazaïri soit « le président Abdelaziz Bouteflika, héritier spirituel de l’émir Abdelkader » (p. 134) – il sait de quoi il parle : il est lui-même descendant de l’émir.

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Et cependant, en dehors du ton hagiographique que fait l’unité de l’ouvrage, celui-ci semble dépourvu de la ligne claire que l’on trouvait chez son prédécesseur de 1974. C’est à une incroyable compilation de textes les plus divers que nous avons affaire, comme si le pays avait perdu ses marques. Assiste-on alors à une ouverture critique sur l’histoire ? Il ne semble pas vraiment.

  • 38  Paul Azan, L’émir Abdelkader (1808-1883). Du fanatisme musulman au patriotisme français, Paris, Ha (…)
  • 39  Smaïl Aouli, Ramdane Redjala et Philippe Zoummeroff, Abd el-Kader, Paris, Fayard, 1994.

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La bibliographie reste donc strictement cantonnée aux travaux « maison » et n’y figurent pas les travaux les plus importants tant des sources que des études – Azan et Étienne sont cités en références38 seulement, très incomplètement, mais pas non plus Aouli39, qui constitue la mise au point biographique la plus récente.

  • 40  Paul Mironneau, « Mémoire, légende : brève anthologie paloise sur la captivité d’Abdelkader », in (…)

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Qu’en est-il des illustrations ? Un très grand nombre de portraits de l’émir, en noir et en couleur, figure dans ce recueil. Comme dans l’ouvrage 1974, c’est le tableau d’Ange Tissier qui ouvre le recueil, et on retrouve également certains classiques : Chlebowski, David… Mais on note que le privilège est toujours accordé aux gravures et à certains portraits imaginaires, comme ce visage de l’émir jeune aux grands yeux bleus, élaboré d’après les descriptions de Léon Roches40. Le gros de la documentation reste celle accumulée à l’époque héroïque des combats, ou les reconstitutions qu’on en donne aujourd’hui. Les uns comme les autres ne comportent évidemment pas de décorations.

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Soyons équitables : figurent cette fois un certain nombre de photographies : celles de Le Gray (p. 67), de Mayer et Pierson (p. 53), Delton (p. 279) et surtout de Carjat (p. 79, 119, 124, 179). Il serait injuste de dire qu’elles sont parfois réduites : ces clichés dont les originaux se trouvent en format « carte de visite », ne peuvent pas être agrandis considérablement. Le graphiste, pour le coup a eu le pas sur le politique. Même en Algérie, tout n’est pas politique.

  • 41  Aux pages 33, 41, 46, 104, 112, 115 (Légion), 124 (ruban), 127, 137, 153, 166 (Légion recto), 178, (…)
  • 42  Merci à Jacques Magendie d’avoir fait pour nous cette enquête phaléristique.

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Va-t-on jusqu’à assumer l’ensemble de l’héritage et en particulier la reconnaissance par la France ? Les décorations sont ici au premier plan et en particulier cette si compromettante Légion d’honneur. Elles refleurissent en effet dans ce volume avec une ostentation particulière et c’est comme si toute la collection du musée central de l’Armée à Riadh el-Fatha – ces choses-là se conservent bien – avait été reproduite : Pas moins de 20 médailles41 ! C’est peu dire que l’on semble être revenu sur la question des décorations. Pourtant, à y regarder de plus près42, les choses ne sont pas si claires.

  • 43 178 et 211, avec la mention bien lisible « Gott mit Uns ».
  • 44 190, recto signalé p. 230… où elle ne figure pas.

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D’abord, on ne donne pas en légende le nom de la décoration mais celui de son donateur ou de son pays d’origine. Les médailles venues du sultan ottoman – donc écrites en arabe – sont visiblement mises en avant. Surtout il y a nombre de doublons, les médailles étant reproduites, sans ordre particulier, le plus souvent deux fois : une fois au recto, une fois au verso. Sans pouvoir faire l’identification de toutes ces bévues, signalons que la « médaille offerte à l’émir Abdelkader » est la Croix de Léopold d’Autriche43 ; la « médaille offerte par l’État suisse »44, est en fait celle de la couronne du jeune État italien ; la « médaille offerte par Othon 1er roi de Grèce » est en fait la médaille du Sauveur, tandis que l’autre médaille attribuée au même roi de Grèce est en fait le verso… d’une Légion d’honneur (p. 115, avec la mention très lisible : « Honneur et patrie ») – le recto figure euphémiquement comme « médaille offerte par l’empereur Napoléon III » (p. 166).

  • 45  Colonel C.H. Churchill, La vie d’Abdel Kader, Alger, SNED, 1971, p. 317.
  • 46  Boualem Bessaïh. De l’émir Abdelkader à l’imam Chamyl, Alger, Dahlab, 1997, p. 173.

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Si l’on fait le compte des informations, hors la décoration grecque et le Médjidié ottoman, on est loin de la liste souvent invoquée de Churchill qui invoque une « grand Croix de l’aigle noir de Prusse », celle de « l’aigle blanc de Russie »45, à quoi Bessaih ajoute l’ordre de Pie IX46. Et bien sûr il manque la plaque de la légion d’honneur : on n’a ici qu’une médaille de chevalier, or l’émir a été nommé directement grand Croix, et cette médaille ne peut lui avoir été destinée. À y bien réfléchir, cette déferlante de décorations ne peut être celle de l’émir et n’est là que comme un rideau de fumée destiné à cacher un point sensible. Car il reste hautement probable que la batterie que l’émir arborait si fièrement, soit restée dans la famille, et que l’on n’ait ici que la recollection de pièces disparates de médailles d’époque coloniale, réattribuée, dans la plus grande confusion, à l’émir.

  • 47  Cela lui avait été douloureusement lancé par les animateurs du massacre : « Vous avez livré votre (…)

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De notre analyse, il découle que la reconnaissance dont l’émir a bénéficié après 1860 reste une blessure. Mais peut-être les événements du présent éclairent-ils, généalogiquement, la lecture de ceux du passé. En ce temps de guerre de religion que l’Algérie traverse, la mansuétude de l’émir avec les Chrétiens de Damas apparaît plus que jamais suspecte47.

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Et pour les Algériens d’aujourd’hui, la décoration suprême reste ce qu’en disait Érik Satie : « Ce n’est pas tout de refuser la Légion d’honneur, encore faut-il ne pas l’avoir méritée. »

Une erreur de timbrage

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Concernant cette question des médailles, nous avons sur l’autre rive, des signes non moins évidents du malaise qu’elles provoquent. Nous ne cherchons pas ici la symétrie, si souvent invoquée dans l’horreur du talion. Mais l’anthropologie, si elle pousse assez son travail critique, doit conduire à une mise en perspective de soi autant que de l’autre.

  • 48  Exposition du Centre historique des Archives nationales, Paris, Hôtel Soubise, février-mai 2003
  • 49  L’exposition coloniale, qui commémorait le centenaire de la conquête, a bien eu lieu… en 1931.

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L’indice, ou plutôt le symptôme, en surgit avec la célébration qui se veut officielle du bicentenaire de la naissance de l’émir. Bicentenaire ? Au fait : quand donc est né le héros algérien ? 1807 ou 1808 ? Une plaque commémorative apposée sur la place dégagée par la mairie de Paris pour sa mémoire, et qui donna lieu à une cérémonie solennelle, le 16 novembre 2006, inscrit en toute lettre sur la plaque « 1807 » pour celui que l’on donne désormais comme un « héros national algérien » – appellation bien unilatérale par rapport à ce « héros des deux rives » que les Archives nationales célébraient dans une exposition en 200348. Ce n’est encore qu’un détail49, mais l’analyse des commémorations doit bien s’encombrer de ce type de détails.

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Nous avons autre chose à servir sur ce thème : À l’occasion de ce bicentenaire, la poste française a voulu également imprimer un timbre commémoratif – en 2008, cette fois. Cette publication est indiscutablement animée par les meilleures intentions du monde, pour une relation positive avec un héros que s’est réappropriée définitivement l’Algérie après qu’il a été une grande figure de la France coloniale. Cette publication a pourtant été l’objet d’un certain nombre de ratées, qui sonnent comme une étrange série.

  • 50 Bruno Étienne et François Pouillon, op. cit., p. 89.
  • 51 Bruno Étienne, Abdelkader et la franc-maçonnerie, Paris, Dervy, 2008.

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Eu égard aux susceptibilités algériennes, le modèle adopté pour ce portrait n’a pas été des mieux choisis : il s’agit du tableau qui figure au Grand Orient de France50 et l’on sait que la question de l’appartenance de l’émir à cette confrérie, suspectée d’athéisme, et qu’une tradition bien française associe à un pole d’influence juif, est minimisée sinon complètement niée par les historiographes algériens51.

  • 52  Qui remonte aux croisades, mais ressort plutôt ici de la jeune souveraineté du trône de Savoie sur (…)

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À vrai dire, ce tableau qui a été exécuté en 1906, près d’un quart de siècle après la mort de l’émir, ne constitue en rien une pièce historique. C’est la reproduction d’une photographie réalisée à Istanbul en 1865 lors du passage d’Abd el-Kader, alors en route pour Paris, par les grands photographes arméniens, convertis à l’islam, les frères Abdullah. Par rapport à l’original cependant, la colorisation a contribué à mettre en relief les décorations, celles que l’émir arbore ici pour la première fois. Le portrait du timbre a été, lui, recentré sur le buste et la constellation de décorations est plus évidente encore. L’écharpe rouge qui soutient la distinction suspecte est la seule tache de couleur du timbre, où dominent les blancs et les ocres, et la croix de St Maurice et Lazare52 surgit au centre comme si on avait voulu y voir la décoration la plus importante. On ne saurait glisser ici sur ce fil rouge qui relie l’émir à la consécration coloniale.

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Ce n’est pas pour cette raison cependant que ce timbre à donné lieu à une protestation algérienne. C’est à cause d’une note historique figurant dans la publication officielle de la poste et qui affirmait sans ambages que l’âme de la résistance algérienne aurait été « d’origine chrétienne ». Le journal El-Watan du 27 janvier 2008 s’insurge à juste titre contre une telle allégation. On le serait à moins. Mais à quoi attribuer cette bévue manifeste, et ressentie évidemment comme une provocation ? Si on ne cède pas à la théorie du complot qui encadre si volontiers l’analyse politique en Algérie, on voit difficilement le sens d’une telle bourde et on identifiera difficilement le malin génie qui aurait pu la concocter. Je pense que le texte original expliquait doctement que l’émir était d’origine « chérifienne ». Le correcteur orthographique qui ne reconnaît en fait de chérifs que ceux de Tombstone, et ignore les descendants du prophète a malencontreusement proposé de corriger « chérifienne » en « chrétienne », source de l’incident diplomatique ! Point de méchanceté là-dessous, mais une telle désinvolture ne peut manquer de paraître suspecte.

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À mettre maintenant en perspective l’ensemble des écarts, des désaccords iconographiques que j’ai égrenés, j’en arrive à une conclusion bien pessimiste. Il n’y a pas, il n’y a plus de connivence imaginaire entre l’Algérie et la France. Ce n’est pas qu’il n’y ait pas de stock commun : il y en aurait plutôt trop, d’un capital dont les héritiers, légitimes ou bâtard, se déchirent à essayer de se le partager. Le registre des images, dont on pourrait penser qu’il se situe en deçà du sens, donc de la dissension est sur ce point particulièrement parlante.

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Cela ne laisse guère de place aux espérances d’une fusion fraternelle qui s’appuierait sur un immense capital culturel accumulé sur… près de deux siècles ! Les images nous disent à leur manière que le couple franco-algérien souffre d’une terrible usure, comme le manifestent à une autre échelle ces couples qui se séparent après une trop longue vie commune. Les utopies sont toujours respectables, mais les rêves idéalistes de fusion fraternelle ne finissent pas toujours par advenir. Celle d’une fusion franco-algérienne qui irait au-delà des désillusions paraît assez mal attestée.

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S’agissant de donner une figuration du travail de l’imaginaire que nous avons observé, on se reportera donc à la formulation radicalement pessimiste, comme celle que la psychanalyse a construite.

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Sur cela, une assertion définitive du Dr Lacan à propos du narcissisme, question sur laquelle on sait qu’il se démarquait, pour une fois, de Freud :

  • 53  Le séminaire. Livre III : Les psychoses, Paris, Seuil, 1981, p. 50 (Leçon du 30/1/1955). Merci à C (…)

« La connaissance […] instaurée dans la rivalité de la jalousie, au cours de cette identification première que j’ai essayé de définir à partir du stade du miroir. Cette base rivalitaire et concurrentielle au fondement de l’objet, est précisément ce qui est surmonté dans la parole, pour autant qu’elle intéresse le tiers. La parole est toujours pacte, accord, on s’entend, on est d’accord – ceci est à toi, ceci est à moi, ceci est ceci, ceci est cela. Mais le caractère agressif de la concurrence primitive laisse sa marque dans toute espèce de discours sur le petit autre, sur l’Autre en tant que tiers, sur l’objet. Le témoignage, ce n’est pas pour rien que ça s’appelle en latin testis, et qu’on témoigne toujours sur ses couilles. Dans tout ce qui est de l’ordre du témoignage, il y a toujours engagement du sujet, et, lutte virtuelle à quoi l’organisme est toujours latent53. »

  • 54  Au désert. Une anthropologie du tourisme dans le Sud marocain, Paris, L’Harmattan, 2007.

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Des analyses sur lesquelles je suis revenu ici, il ressort que, pour s’attacher aux mêmes objets, aux mêmes images, aux mêmes noms, les imaginaires se croisent sans vraiment se rencontrer. Et je rejoins ici les analyses de Corinne Cauvin Verner dans son livre sur les représentations du désert54, qui montrait de façon assez analogue que les mythes construits par les voyageurs et les touristes, d’un part, et ceux que finissaient par assumer les indigènes et les nationaux, d’autre part, étaient loin de se recouvrir.

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De la même manière, j’en suis venu à la conclusion que la réappropriation du héros national, à partir d’une documentation quasi-intégralement construite par l’autre, finissait par recouvrir des représentations complètement différentes. C’est alors à une sorte de dérive des continents que l’on a assisté : à partir d’un socle qui se fissure, avec les terribles craquements que l’on sait, les plaques rompues s’éloignent progressivement dans une inexorable dérive.

Désespérances

  • 55  Par exemple lors de la rencontre « Émir Abd el-Kader : chef d’État, humaniste, mystique » co-organ (…)

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Depuis que je travaille sur ces questions d’iconologie politique, j’ai pu observer un certain nombre de réactions de la part d’intellectuels algériens ou de collègues, qui sont parfois aussi des amis. Je laisse de côté les réactions positives auxquelles je ne suis pas insensible mais qui, en tant que telles, n’apportent rien de plus à la démonstration. D’autres, plus suggestives, que j’ai vu se manifester lors d’exposés que j’ai pu présenter sur ces questions55, et qui relevaient souvent de la dénégation : « cela n’existe pas », ou bien – devant l’évidence – « c’est un faux », ou encore : c’est une exception, on ne doit pas généraliser. Le décryptage de la généalogie des images qui mettait au jour des supercheries commodes, avait de quoi embarrasser. Cela conduisait à démonter des affirmations confortables, et les intellectuels, surtout les intellectuels organiques, ne détestent pas ces positions confortables.

  • 56  Un certain ton goguenard que j’adoptais volontiers dans les exposés était ressenti comme particuli (…)

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Une position intermédiaire consistait à me demander de laisser sous le boisseau les passages où je soulignais, non sans une certaine complaisance je l’avoue, les procédés enfantins, les ingénuités de ces transfigurations et la mise en œuvre du politique dans le champ intellectuel, perspective qui conduisait à souligner la servitude de l’intellectuel et de l’artiste, alors qu’il n’a en fait de dignité que son autonomie. Le conseil m’était donné alors sur les textes d’éluder les parties « trop politiques », parce qu’elles retiraient à la démonstration sa force. Une fois que j’avais dit les choses, pourquoi m’acharner ainsi sur ma victime56 ?

  • 57  « Algérie, ma vie », Intersignes, n° 10, printemps 1995, p. 289-297.
  • 58  J’en ai parlé en rendant compte de la position, dans ce registre, de Jacques Berque. Cf. « L’hôtes (…)

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J’ai ressenti cela comme un reproche, celui de m’être laissé aller à la vindicte. Non que j’ai, on n’a pas manqué de me le dire, quelque compte ancien à régler avec l’Algérie57 ou avec l’Islam, que j’ai découverts à 25 ans révolus, mais parce que je me serais effectivement fatigué, après tant d’autres à m’être laissé aller à la « fascination de l’Islam ». De fait, j’ai connu, c’est un fait, les limites de l’hospitalité58, et je me suis même un peu frotté, à l’occasion, au chauvinisme et à la xénophobie ailleurs qu’en France. J’ai appris aussi à me méfier des déclarations empathiques qui disent parfois le contraire de ce qu’elles proclament.

  • 59  Je m’abstiens, par obligation de réserve, de proclamer mon athéisme radical.

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Chacun est inscrit dans son monde et aussi un peu dans les autres et je ne pense pas que l’exterritorialité anthropologique soit quelque chose d’absolu. Cette discipline est une ascèse, qui appelle un regard critique sur soi. Pourtant s’il y a quelque chose que je récuse absolument c’est le fait que je parlerais dans ce travail en représentant de mon groupe. Quelle que soit ma position civique, mes engagements éventuels et même mon quant-à-soi59, je ne me sens pas dispensé de rigueur critique. Mais, par conviction humaniste, j’entends que mes interlocuteurs, les intellectuels du moins, sachent aussi distinguer leur jugement de celui de la nation dont ils se revendiquent – cette nation serait-elle la France.

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Observation anthropologique pour finir : il y a chez nombre de mes interlocuteurs arabes, un appel à une juste amnistie. L’appel à la miséricorde est un axe central de l’islam et c’est sur le souci de restaurer l’harmonie que se sont fondé tant de décisions politiques. Qui suis-je là, pour aller débusquer des vengeances que l’on a rendues à la terre ? Elli fat, mat, m’a redit récemment Bruno Étienne : « ce qui a eu lieu est mort ». C’est du passé, n’en parlons plus.

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Devoir de mémoire ou amnistie ? Maturité anthropologique ou invention de la nation ? Ces questions ne sont elle pas déplacées ? Plus de la moitié de la population algérienne est née après 1980 et ces enfants n’ont rien à faire d’une histoire, que d’ailleurs ils ignorent, et n’envisagent la France qu’avec l’espérance de pouvoir s’y rendre un jour. Le monde d’aujourd’hui est frappé par d’autres douleurs : la Palestine, l’Irak, le 11 septembre, l’Islam en feu de par le monde à cause des caricatures – des images encore – que l’on donne de lui. À quoi bon ressasser comme je le fais, des choses microscopiques ?

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Notes

1  Cf. Bruno Etienne et François Pouillon, Abd el-Kader le magnanime, Paris Gallimard/Institut du monde Arabe, 2003. L’ouvrage était publié dans le cadre des manifestations de « l’Année de l’Algérie en France ».

2  Il me reprocha par exemple l’emploi du terme de « résistance primaire » appliqué aux réactions armées au débarquement de 1830 : une résistance ne peut être qu’« héroïque » ou, à la rigueur « désespérée ».

3  La « der des der », c’était alors un peu en effet, on a dû le dire de mille manières, la fin de l’histoire et, avec la révolution soviétique, le départ de la grande division du monde.

4  Il en existe d’innombrables représentations. Voir notamment, Bruno Étienne et François Pouillon, op. cit., 2003, p. 44-49. Pour d’autres tableaux de batailles empruntées à Vernet : p. 30-31, 34, 35, 50.

5  Ibid. p. 65.

6  Ibid. p. 22, 32-33, ainsi que Ziani. Les lumières de l’histoire (entretiens avec François Pouillon), Alger, Zaki Bouzid, 2002.

7  Cf. François Pouillon, « Exotisme, modernisme, identité : la société algérienne en peinture », in Kacem Basfao et Jean-Robert Henry, Le Maghreb, l’Europe et la France, Paris, Éditions du CNRS, 1992, p. 209-224 ; « Les miroirs en abyme : cent cinquante ans de peinture algérienne », in Hachemi Karoui (dir.), Les sociétés musulmanes au miroir des œuvres d’art, Tunis, CERES, 1996, p. 61-91. L’argumentation en est largement reprise in François Pouillon, Les deux vies d’Étienne Dinet, peintre en Islam : l’Algérie et l’héritage colonial, Paris, Balland, 1997.

8  Je sais que Malika Bouabdallah, qui fut directrice du musée des Beaux Arts d’Alger, invoque souvent la diffusion locale du fixé sous verre : j’attends toujours les études et publications iconologiques significatives. À défaut, je suis obligé de constater qu’un iconoclasme radical a régné au Maghreb entre la fin du monde antique et l’installation de la colonie.

9  Cf. François Pouillon, « Tableaux d’Orient et d’Occident : la synthèse Racim », in Mohammed Racim miniaturiste algérien, Paris, Institut du Monde Arabe, 1992, p. 14-20.

10  Cf. François Pouillon, « Legs colonial, patrimoine national : Nasreddine Dinet, peintre de l’indigène algérien », Cahiers d’Études Africaines, 119, 1990, p. 329-363.

11  Cf. François Pouillon, « Penser le patrimoine algérien : révolution et héritage dans les écrits sur l’art de Mohammed Khadda », Beaux Arts (Alger), n° 1, 1994, p. 77-91 (n° spécial : « Khadda, une vie pour œuvre ») et « Baya au pays du réel », Cahiers de l’ADEIAO, 16, 2000, p. 31-34.

12  Cf. François Pouillon, « Échange agonistique et marché des valeurs artistiques : situation de la peinture en Algérie », in Gilbert Beaugé et Jean-François Clément (dir.), L’image dans le monde arabe, Paris, CNRS Éditions, 1995, p. 163-174.

13  « Catalogue raisonné », in Denise Brahimi et Koudir Benchikou, Étienne Dinet, Paris, ACR, 1984

14  Le « sujet », et le contenu iconographique ne sont pas sans effet sur le marché des œuvres. Les œuvres à contenu religieux bénéficient d’une surcote parce qu’elles sont susceptibles d’intéresser les musées du Proche-Orient en voie de constitution. Les nus au contraire ne peuvent intéresser les investisseurs institutionnels (Lynne Thornton, communication personnelle).

15  Alain Jaubert, Le Commissariat aux archives : Les photos qui falsifient l’histoire, Paris, Barrault, 1986.

16  L’émir Abdelkader, Alger, SNED, 1974 (texte de Mahfoud Kaddache ; Coll. « Art et culture »)

17  Modèle pour un timbre commémoratif à très grande diffusion.

18  Dominique Bernasconi, « Mythologie d’Abd el-Kader dans l’iconographie française au XIXe siècle », Gazette des Beaux-Arts, t. LXXVII, n° 1224, 1971, p. 51-62.

19  p. 31. On en retrouve l’image dans une publication universitaire algérienne cf. Karim Rouina, Bibliographie raisonnée sur l’Émir Abdelkader, Oran, OPU, 1985.

20  « Il ne ressemble en aucune manière à la ridicule lithographie qui circule en France avec la prétention d’être son portrait » (Louis-Adrien Berbrugger, « Voyage au camp d’Abd-el-Kader », Revue des Deux Mondes 15 août 1838 ; repris in Algérie 1830-1962, Maisonneuve et Larose, 1999, p. 83).

21  Bruno Étienne et François Pouillon, op. cit., p. 54. Il est probable que ce soit d’après une photographie de Le Gray.

22  Mais avec la légende « L’Émir Abdelkader à Damas ». C’est comme si on voulait oblitérer le lien avec la France. En face, contre toute vraisemblance un « portrait d’Abdelkader en 1866 à Istanbul » sans doute une inversion de légendes avec le portrait de Chlebowski, reproduit p. 103 et donné comme composé « d’après un dessin au fort Lamalgue en 1847 ». Ce n’est là qu’un raté, mais nous allons voir qu’il ne faut pas renoncer à interpréter de tels lapsus.

23  Cf. François Pouillon « Le fonds photographique sur Abdelkader et son exploitation post-coloniale » (avec Jacques Magendie), in Mémoire et images d’Abd el-Kader (1807 ( ?)-1883), Société des amis du château de Pau, n° spécial, 154, 2007, p. 37-48.

24  Le Caïd de M’Chounèche, Hadj Sadok, ne fut-il pas sur une route de l’Aurès une des premières cibles des nationalistes lors de l’insurrection du 1/11/1954 (Cf. Yves Courrière, La guerre d’Algérie 1 : Les fils de la Toussaint, Paris, Fayard, 1968, p. 333-341).

25  Procédé bon marché breveté par Disdéri : il donnait lieu à des collections de « célébrités ». Cf. Michel Mégnin, La photo-carte en Algérie au XIXe siècle, carte de visite d’une société coloniale, Paris, Non-lieu, 2007.

26  Cf. Mohamed-Cherif Sahli, L’Émir Abdelkader. Mythes français et réalités algériennes, Alger, Entreprise algérienne de Presse, 1988, p. 42.

27  Il avait déjà réalisé, pour le musée de Mascara un portrait équestre, d’après les photos de Delton, le grand « photographe hippique ».

28  Ziani, op. cit.

29  L’homme Moïse et la religion monothéiste, Paris, Gallimard, 1986 [1939], p. 115, d’après Claire Christien-Prouet, « Moïse : déplacement, déformation, déni, une écriture du trauma », in Les traumatismes : causes et suites, École de psychanalyse des forums du champ lacanien, 2005, p. 30.

30  Lynne Thornton, Du Maroc aux Indes. Voyages en Orient, Paris, ACR, 1998, p. 303.

31  Abd el-Kader et l’Algérie au XIXe siècle dans les collections du musée Condé à Chantilly [catalogue d’exposition], Paris, Somogy, 2003, p. 50.

32  Récemment un portrait d’André Malraux a été corrigé de sa cigarette pour un timbre commémoratif. Après la version colorisée des Tontons flingueurs, diffusera-t-on bientôt une version non-fumeur du Grand Sommeil ?

33  Merci à Jacques Frémeaux de m’avoir fourni cette précision.

34  Une provocation du même ordre allait être réussie à Tunis avec la statue du cardinal Lavigerie installée à l’entrée de la médina, brandissant une croix peu charitable en direction de la Jamaa Zitouna.

35  Cf. Jean-Louis Gouraud, L’Orient, enfer et paradis du cheval, Paris, Belin, 2007.

36  Cf. François Pouillon, « La peinture monumentale en Algérie : un art pédagogique », Cahiers d’Études Africaines, n° 141-142, 1996, p. 183-213.

37  L’émir Abdelkader. L’épopée de la sagesse, Alger, Zaki Bouzid éd., 2007.

38  Paul Azan, L’émir Abdelkader (1808-1883). Du fanatisme musulman au patriotisme français, Paris, Hachette, 1925 ; Bruno Étienne, Abdelkader, isthme des isthmes, Paris, Hachette, 1994.

39  Smaïl Aouli, Ramdane Redjala et Philippe Zoummeroff, Abd el-Kader, Paris, Fayard, 1994.

40  Paul Mironneau, « Mémoire, légende : brève anthologie paloise sur la captivité d’Abdelkader », in Paul Mironneau et Claude Menges, À propos d’Abdelkader, Pau, Éd. du Pin à Crochets, 1998, p. 46-63.

41  Aux pages 33, 41, 46, 104, 112, 115 (Légion), 124 (ruban), 127, 137, 153, 166 (Légion recto), 178, 186, 188, 190, 206, 211, 211, 246 (avec un ruban), et un récapitulatif, p. 298-299.

42  Merci à Jacques Magendie d’avoir fait pour nous cette enquête phaléristique.

43  P. 178 et 211, avec la mention bien lisible « Gott mit Uns ».

44  P. 190, recto signalé p. 230… où elle ne figure pas.

45  Colonel C.H. Churchill, La vie d’Abdel Kader, Alger, SNED, 1971, p. 317.

46  Boualem Bessaïh. De l’émir Abdelkader à l’imam Chamyl, Alger, Dahlab, 1997, p. 173.

47  Cela lui avait été douloureusement lancé par les animateurs du massacre : « Vous avez livré votre pays aux Français, de même aussi vous voudriez leur livrer le nôtre ». Cf. Baptistin Poujoulat, La vérité sur la Syrie et l’expédition française, Paris, Gaume frères et J. Duprey, 1861 ; d’après la réed. Beyrouth, Dar Lahad Khater, 1986, p. 361.

48  Exposition du Centre historique des Archives nationales, Paris, Hôtel Soubise, février-mai 2003

49  L’exposition coloniale, qui commémorait le centenaire de la conquête, a bien eu lieu… en 1931.

50  Cf. Bruno Étienne et François Pouillon, op. cit., p. 89.

51  Cf. Bruno Étienne, Abdelkader et la franc-maçonnerie, Paris, Dervy, 2008.

52  Qui remonte aux croisades, mais ressort plutôt ici de la jeune souveraineté du trône de Savoie sur l’Italie entière.

53  Le séminaire. Livre III : Les psychoses, Paris, Seuil, 1981, p. 50 (Leçon du 30/1/1955). Merci à Claire Christien d’avoir fait cette recherche de citation sur le thème lacanien du « il n’y a pas de rapport sexuel ».

54  Au désert. Une anthropologie du tourisme dans le Sud marocain, Paris, L’Harmattan, 2007.

55  Par exemple lors de la rencontre « Émir Abd el-Kader : chef d’État, humaniste, mystique » co-organisée par la fondation émir Abd el-Kader et l’Institut du monde arabe (Paris, 30-31 mai 2003), ou lors du colloque organisé par la Ligue des droits de l’Homme à dans le cadre de l’exposition « Abd el-Kader à Toulon, héros des deux rives » (Toulon, 8 janvier 2005).

56  Un certain ton goguenard que j’adoptais volontiers dans les exposés était ressenti comme particulièrement agressif.

57  « Algérie, ma vie », Intersignes, n° 10, printemps 1995, p. 289-297.

58  J’en ai parlé en rendant compte de la position, dans ce registre, de Jacques Berque. Cf. « L’hôtesse arabe (Hodna 1932) », in Enquêtes dans la bibliographie de Jacques Berque, n° spécial de la REMMM, 1997 (1-2), p. 45-66.

59  Je m’abstiens, par obligation de réserve, de proclamer mon athéisme radical.

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Pour citer cet article

Référence papier

François Pouillon, « Images d’Abd el-Kader : pièces pour un bicentenaire », L’Année du Maghreb, IV | 2008, 27-44.

Référence électronique

François Pouillon, « Images d’Abd el-Kader : pièces pour un bicentenaire », L’Année du Maghreb [En ligne], IV | 2008, mis en ligne le 01 octobre 2011, consulté le 04 février 2016. URL : http://anneemaghreb.revues.org/425 ; DOI : 10.4000/anneemaghreb.425

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Auteur

François Pouillon




Dialogues sur l’hippologie arabe. Les chevaux du Sahara et les moeurs du désert //      Dictionnaire des orientalistes de langue française

 

 Émir Abd el-Kader, général Eugène Daumas, Dialogues sur l’hippologie arabe. Les chevaux du Sahara et les moeurs du désert, Edition intégrale établie par François Pouillon, Actes Sud (coll. Arts équestres), Arles, 2008, 578 p.

François Pouillon (éd.), Dictionnaire des orientalistes de langue française, IISMM-Karthala, Paris, 2008, 1007 p.

Le général Eugène Daumas (E.D., 1803-1871) a servi pendant quinze ans dans l’armée de conquête de l’Algérie. Il eut à y affronter la résistance algérienne que tentait d’organiser et d’unifier l’émir Abd el-Kader (A.E.K., 1808-1883). Il l’a connu et côtoyé trois ans durant : en effet, au lendemain du traité de la Tafna (mai 1837), qui reconnaissait son autorité sur les deux tiers occidentaux de l’Algérie, durant la période de paix armée de deux ans et demi qui s’ensuivit, E.D. fut nommé consul auprès de l’émir à Mascara. Il y vécut trois ans, tissant avec lui des liens de respect et de confiance mutuels. Ses connaissances en arabe, qui n’étaient déjà pas si inexistantes, devinrent telles qu’il put se passer d’interprète. Après la reddition de l’émir, fin 1847, E.D. fut envoyé auprès de lui : au mépris de l’engagement solennel qui avait été pris de le laisser vivre à sa guise en terre d’islam, il resta assigné à résidence en France, notamment à Pau, puis au château d’Amboise, jusqu’à sa libération par le Prince-Président en octobre 1852. Les deux hommes se connaissaient déjà bien, et ils s’appréciaient. L’émir retrouva avec quelque bonheur son interlocuteur de Mascara.

Or, pendant ses années algériennes, l’officier de cavalerie E.D. avait accumulé observations et notes qui allaient faire de lui un prolifique auteur « indigéniste », entre autres sur le cheval en Algérie. Cheval qui y jouait un rôle important, même s’il n’était pas également central dans l’ensemble de la société. Il servait au voyage, à la chasse, il était par excellence la monture de la guerre, et aussi de la parade pour l’aristocratie, et du la‘b al-barûd (jeu de la fusillade, alias fantasia [1]). Et l’émir A.E.K. b. Mahieddine était un authentique aristocrate, d’une lignée notable de shurafâ’ (nobles d’ascendance prophétique) et de muqaddam(s) (guides, dignitaires) de la confrérie qâdiriyya. Daumas étudia la place du cheval dans la vie « arabe », la manière dont on le soignait, l’éduquait, le dressait. Il consigna ses observations sur les relations entre les Algériens et leurs montures dans un livre consacré à l’équitation et à l’hippologie, Les Chevaux du Sahara, qui parut en 1851. Il y consignait notamment combien le cheval était chez les « Arabes » objet de respect, d’élans poétiques, entremêlés d’approches mystiques-superstitieuses.

Il fit don à l’émir d’un exemplaire de ce livre, il en sollicita les avis. Il reçut en retour nombre de commentaires, dont un manuscrit en arabe de la main d’A.E.K. de quelques dizaines de feuillets qui était une étude abrégée sur les chevaux (dirâsa qasîra hawal al khuyûl), qui figure in fine dans le livre édité par F. P. L’émir et le général avaient, il est vrai, une commune passion pour les chevaux [2]. Depuis l’épisode mascaréen, ils étaient restés en relations et avaient continué à échanger – ces échanges durèrent au total plus de trois décennies. La parution des Chevaux du Sahara marqua un jalon important de leur correspondance, sur des sujets fort divers, correspondance qu’E.D. sut utiliser comme documents à des fins de publication. Dès la première réédition, en 1853, il avait incorporé notamment la petite étude d’A.E.K. sur les chevaux. Ce best seller contribua sans doute à attiser l’intérêt de Napoléon III pour les chevaux arabes : il en ordonna l’acquisition pour les haras français.

Les Dialogues sur l’hippologie arabe témoignent du travail considérable accompli par F.P. pour mener à bien l’achèvement de ce livre. Il procéda à l’inventaire des échanges entre les deux illustres amateurs de chevaux, il réussit même à retrouver des écrits originaux de l’émir, tout cela pour aboutir à cette dernière édition du livre du général, qui n’en avait pas connu moins de neuf de 1851 à 1887 – dès la troisième édition (1855), le livre avait porté pour titre Les chevaux du Sahara et les moeurs du désert, cela quand bien même il n’est guère de chevaux pour vivre à l’état naturel dans le désert. Cette toute dernière version, encore amplifiée, est aussi enrichie par un bref, mais disert avant-propos du regretté Bruno Étienne, et par une présentation de F. P. d’une quarantaine de pages qui synthétise le propos du livre avec limpidité. Il ressort de ce bel ouvrage un intérêt prédominant pour l’Algérie profonde, au-delà des images conventionnelles tant répandues jusqu’alors sur la ci-devant Régence d’Alger. Ainsi que la peinture algéro-orientaliste du XIXe siècle, le moindre des mérites n’est pas sa portée pédagogique. Bien sûr, le contexte des relations entre A. E.K. et E.D. est colonial, mais la portée de leurs échanges ne se réduit pas à l’ethnographie coloniale. La comparaison des hippologies d’une rive à l’autre de la Méditerranée n’est pas bâtie sur des considérations ethnicistes a priori : l’emportent la curiosité et l’observation, non les jugements de valeurs.

En lisant ce livre, le lecteur saura tout, tout, tout sur le cheval « arabe » : les relations juments-étalons, l’enfance, le sevrage, le pansage, les liens hommes-chevaux, et donc la monte, le ferrage, les courses, les règles d’hygiène, la pratique vétérinaire, la castration et telles pratiques superstitieuses qui lui sont attachées. Et pour le Sahara, le texte, scandé de plusieurs poèmes, est disert sur la chasse, la guerre, le butin et les razzias, naturellement sur les tentes, mais aussi sur le mouton et le chameau, sans compter les usages de la vendetta, la polygamie et la mort… Retient particulièrement l’attention le comportement du cheval, vu comme étant corrélé à celui de son maître : ainsi que l’exprime F. P., c’est une « leçon d’humanisme » que donnent ces « hommes des chevaux ».

Les liens entre E.D. et A.E.K. sont pour beaucoup dans l’émotion qui se dégage du livre : deux figures de statut social relativement comparable, un général français arabophone ouvert aux « Arabes », un prince algérien de la mystique vraie figure de l’universel accueillant à son égard – A.E.K., de son côté, n’ignorait pas le français, même si, vaincu floué par les promesses non tenues de son vainqueur, il ne le parlait pas en public. Et, tout musulman et tout mystique qu’il ait été, il fut, à la musulmane, aussi un véritable despote éclairé : on sait combien il avait été captivé par la tentative du pacha d’ Égypte Mohammed Ali de moderniser son pays, et c’est aussi ce que tenta de faire l’émir en s’essayant à bâtir le premier état algérien qui eût déjà des caractéristiques nationales : un état mu par l’intérêt pour le peuple, conçu selon un contrat de services avec le peuple, au-delà de l’émiettement et des rivalités claniques et régionaux qui finirent, parallèlement à la puissance de l’envahisseur, par avoir raison de lui.

Au-delà des rapports entre cette figure d’une exceptionnelle hauteur de vues et un interlocuteur français à la rare ouverture d’esprit, leur correspondance représente un document de premier ordre sur la société et la culture algériennes du milieu du XIXe siècle : F.P. invite le lecteur à cerner le général – les relations franco-algériennes- par le particulier. On sait qu’il a travaillé aussi sur les images de l’émir A.E.K., entre autres les célèbres photos et tableaux où figure la fameuse légion d’honneur qui lui avait été attribuée en 1860 : résidant en Syrie depuis 1855, on sait qu’il intervint efficacement pour sauver des milliers de chrétiens du massacre dont les menaçaient les Druses insurgés. Ces images illustrent ces relations sous un jour généralement assez triste, renvoyant aux rapports douloureux qui s’étaient noués d’une rive à l’autre de la Méditerranée depuis le début de l’emprise coloniale. A l’inverse de cette sédimentation traumatique structurelle, la correspondance entre l’émir Abd el-Kader et le général Daumas, et leurs inclinations partagées, sont une métaphore de ce qu’il a pu y avoir, conjoncturellement, de meilleur dans ces rapports. Le pire et le meilleur : voilà une démarche dialectique, digne de toute la complexité du divers historique, pour cerner un sujet trop souvent traité en simplismes symétriques.

Le général Daumas a naturellement sa place dans le Dictionnaire des orientalistes de langue française. Ce livre considérable, dont la réalisation a demandé cinq ans, est édité par François Pouillon, avec, à ses côtés, dans l’équipe rédactionnelle, Lucette Valensi et Jean Ferreux. Y a travaillé une équipe d’une vingtaine de spécialistes des différentes aires et spécialités examinées ; sans compter les autres contributeurs, plus nombreux encore. Le résultat : un millier de notices biographiques, et non thématiques, si l’on excepte la mention de quelques institutions savantes.

Le champ couvert par le dictionnaire est celui de l’ « orientalisme ». Ainsi dénommait-on, naguère encore, l’ensemble des domaines dans lesquels, autant des missionnaires-sinologues, et autres voyageurs, que des historiens, des géographes, des anthropologues, des ethnologues, et aussi tant de musiciens, de romanciers et de peintres européens, se sont voués, avec pour commun dénominateur « l’Orient » : un Orient bien étiré puisqu’il s’étendait, de l’est à l’ouest, du Japon à ce Maghrib al-aqsâ (Occident extrême) qu’est le Maroc, et, du nord au sud de la Méditerranée, des rives du Maghreb aux franges des l’Afrique subsaharienne – qui concernait les « africanistes ». Ces entreprises savantes et artistiques étaient intéressées par ces contrées exotiques dont les civilisations étaient vues comme différentes de la civilisation européenne, mais qui étaient bien reconnues comme telles, à distance d’autres aires réputées sauvages. Mais elles ne furent à l’origine pas le seul fait d’Européens : on sait qu’il y eut bien des Strabon et des Ptolémée issus de terres d’islam – Ibn Batûta, Ibn Jubayr…, sans compter l’Italo-Andalou Hasân al-Wazzan/Giovanni Leone Africano. Et l’on connaît, dans le vocabulaire, l’acception extensible des « Indes » : dans les Indes galantes de Rameau, sur les quatre tableaux de cet opéra, l’un est turc, un autre inca, le troisième est persan et le dernier fait retour aux « Indes occidentales » – l’Amérique.

Il est vrai que, au lendemain des croisades, qui signent la reconquête marchande de la Méditerranée par les Italiens, après la grande époque des foyers de traduction de Salerne et de Tolède, après la traduction du Koran en latin commandée au XIIe siècle à Robert de Ketton par Pierre le Vénérable – le grand abbé de Cluny tenait à peu près l’islam pour une variété d’arianisme –, l’intérêt des Européens s’amenuise relativement pour l’islam proprement dit sur le plan religieux. Mais il s’amplifie sur le terrain de la découverte et de l’étude des langues et des cultures d’Outre-Méditerranée, au sud et à l’est de cette Mer blanche moyenne des Arabes. C’est sensiblement au même moment qu’est enclenché le mouvement des « Grandes découvertes », nonobstant tels précurseurs comme le Vénitien Marco Polo, au XIIIe siècle, dont on connaît en français son Devisement du monde, trois siècles avant que les Jésuites s’aventurent en Chine ; et c’est au XVIIe siècle qu’André Du Ryer établit la première traduction en français du Koran, mais dans des perspectives qui ne sont plus celles de reconversion militante de Pierre le Vénérable. L’intérêt s’est sécularisé, le Mahomet de Voltaire, même, est en fait un manifeste anti-catholique. La soif de savoir, la volonté d’enrichir le patrimoine des arts et des sciences sont désormais motrices : les drogman(s)/truchements furent bien des interprètes, avant d’être des agents ès-qualités de l’expansion « occidentale ».

Certes on ne doit nier ni le rôle des expansions politiques des états européens ni le mouvement du capitalisme moderne, ni les conquêtes coloniales – ces conquêtes furent bien postérieures à l’éclosion d’un orientalisme qui n’en fut donc guère un moteur prémédité : on ne peut sur ce terrain guère emboîter le pas aux thèses univoques tranchées d’Edward W. Saïd, traduit et publié en français il y a une trentaine d’années [3] : ce grand intellectuel palestinien eut à coeur de donner publiquement le la en matière de comptes à régler avec l’expansion israélienne au lendemain de la guerre de 1967, fille, en objet de ressentiment, du colonialisme de naguère. Probablement, ce grand bourgeois, dont la famille dut subir l’exil en 1948, et qui avait reçu une éducation bien autant, sinon plus, « occidentale » qu’arabe, était un littéraire, peu porté à l’analyse critique des faits du passé comme doit l’être l’historien. Et il avait sans doute de multiples comptes à régler, et pas seulement avec cet Occident auquel, probablement dans la culpabilité, il appartenait aussi – il fit personnellement une carrière brillante de professeur de la prestigieuse université américaine de Columbia. On n’ira certes pas jusqu’à alléguer que les clivages qu’il dessina entre « Orient » et « Occident » l’apparentent au Huntington du « choc des civilisations » ; mais n’y a-t-il pas en commun ce parti-pris de dessiner des essences quasi-intemporellement affrontées ?

Orientalisme, ce terme fourre-tout, renvoie bien à l’exotisme. Il put recouvrir l’attrait pour les vents de l’extérieur, une propension commune à se rassurer sur la validité de ses normes socioculturelles en étudiant celles des autres lointains, voire à projeter sur des images extérieures des critiques, inavouables in situ, de sa propre société. Sans compter que « l’Orient » fut multiple et élastique : la Provence de Daudet et celle de Bizet étaient-elles, au fond, beaucoup moins « orientales » que la Corse de Mérimée, l’Orient de Lamartine, l’Algérie de Maupassant ou l’Égypte de Félicien David ? Et, à l’intérieur de l’hexagone, les multiples travaux ethnographiques et folklorisants sur tels indigènes de l’intérieur ne se comptent pas : ces paysans du Queyras qui, au milieu du XXe siècle, étaient présentés aux touristes sur les cartes postales affublés de costumes rétro depuis longtemps mis aux orties, les Savoyards, plus scientifiquement étudiés, d’Arnold Van Gennep, les Bretons d’une revue comme Le Tour du Monde, qui s’intéressait aussi beaucoup aux peuples étranges du grand large. Il est vrai qu’il n’y eut jamais en France de cartes postales comparables à celles des « femmes libres » des Ouled Naïl d’Algérie. Mais on sait qu’existèrent aussi en retour, et qu’existent davantage encore aujourd’hui, des processus d’auto-folklorisation reprenant à leur compte telle vision vulgaire de l’orientalisme.

Par ailleurs, si l’attirance pour « l’Orient » put être un engouement vrai, dénué d’intentions critiques caricaturales, des recherches savantes pouvaient se muer en polémiques péremptoires, comme chez le Père Lammens (1862-1937), pilier de l’université Saint Joseph de Beyrouth. A l’inverse, ce fut le voyage de Renan dans les mêmes terroirs syro-palestiniens qui avaient abouti en 1863 à sa scandaleuse Vie de Jésus. Et s’il faut inscrire dans l’orientalisme une grande entreprise savante comme L’Encyclopédie de l’Islam, conçue et réalisée dans le courant du XXe siècle, on n’aura guère à rougir de cet orientalisme là. Et si telles démarches orientalistes ont pu choquer dans les sociétés qu’il a abordées, il n’a pas été non plus sans influence sur la manière dont ces mêmes sociétés se sont elles-mêmes examinées et (re)définies.

Ce dictionnaire laisse aussi une place notable à tous ces correspondants, savants bel et bien d’Orient, et qui se mettent, eux aussi à examiner et à illustrer « leur » Orient, des peintres comme le Turc Osman Hamdi ou l’Algérien Mohammed Racim aux écrivains algériens Jean Amrouche, Mouloud Mammeri ou Yacine Kateb. Et il y eut aussi ces agents algériens qui furent partie prenante de l’entreprise coloniale française au Maroc comme le capitaine des Affaires indigènes et romancier de la « pacification » Saïd Guennoun ou, plus connu, bien qu’il n’ait pas droit à une notice, l’interprète et haut fonctionnaire au Maroc Kaddour Ben Ghabrit, qui joua un rôle diplomatique non négligeable dans l’Orient arabe pendant la première guerre mondiale, et qui devint le premier recteur de la mosquée de Paris à son ouverture en 1926 – il fut alors une des figures en vue des salons parisiens. Parmi les orientalistes du cru, l’interprète libanais et compagnon de Lamartine Joseph Mazoyer est intelligemment mentionné, mais non le Marocain juif Abraham Benchimol, qui reçut au Maroc Delacroix et Alexandre Dumas – il est vrai qu’il n’a, apparemment, rien publié en français alors que la règle du dictionnaire en fait une condition. Manque à l’appel, aussi, le Père André d’Alverny (1907-1967), qui attacha son nom à un célèbre Cours de langue arabe [4] et au CREA (Centre religieux d’Études arabes) libanais de Bikfaya.

Bien sûr on pourra jouer au jeu convenu de la traque des notices manquantes – sans pour autant pourfendre le bien-fondé général des choix ; et il faut bien faire des choix. L’amateur de littérature, de peinture ou de musique, sera comblé : sont bien là Molière, Racine, Chateaubriand, Leconte de Lisle, Delacroix, Étienne Dinet, Salvador Daniel, Félicien David… Et pour l’exploration, les langues, l’histoire et les différents domaines des sciences sociales, sont bien au rendez-vous toutes les célébrités, de Volney et Silvestre de Sacy à Jacques Berque (sans oublier son père Augustin), via Stéphane Gsell, Émile Dermenghen, Louis Massignon, Robert Montagne… Et même Hergé a, fort à propos, droit à sa notice. D’autres, bien moins connus, mais méritant de l’être, n’ont pas été oubliés, comme Bernardino Drovetti, qui, en plein siècle de l’invention des nations, fut consul de France en Égypte, quoique authentique piémontais. Champollion lui rendit hommage, et une petite rue porte son nom à Turin, où se trouve l’important musée égyptien auquel son nom est lié – rue bien moins prestigieuse que le large corso Francia auquel elle est perpendiculaire. Mais manque à l’appel une des gloires de la Lorraine, le peintre orientaliste Charles Cournault, un des successeurs de Delacroix, et aucune mention, non plus, n’est faite de la Douera, son étonnante maison familiale de Malzéville rebâtie en style mauresque au bord de la Meurthe.

Absence, aussi, de Charles Célestin Jonnart, qui fut gouverneur général de l’Algérie en 1900-1901, puis de 1903 à 1911, connu pour avoir tenté de se concilier l’élite des « évolués », alias « Jeunes Algériens s. Il fut aussi le créateur d’une institution culturelle de renom, la villa Abd El Tif, et il laissa son nom aux constructions « mauresques » du « style Jonnart ». Son beau-frère, le grand bourgeois lyonnais Raymond Aynard, qui fut un observateur pénétrant et souvent critique de l’Algérie coloniale, aurait lui aussi peut-être mérité une petite mention. Si une juste place est laissée au prolixe ethnologue Jean Servier, aucune mention de son père André, qui fut journaliste et rédacteur en chef de la Dépêche de Constantine. Arabisant, et connaisseur érudit de la Sira d’Ibn Ishâq, il fut l’auteur à succès d’un manifeste alarmiste, Le nationalisme musulman en Égypte, Tunisie et en Algérie : le péril de l’avenir et de La psychologie du musulman, ouvrages caractéristiques de l’idéologie coloniale algérienne du premier quart du XXe siècle.

Et d’autres journalistes de renom auraient eux aussi mérité d’être signalés. Certes le principe du livre est de ne citer que les gens décédés, donc Jean Daniel ou Jean Lacouture ne peuvent y figurer, en revanche, un Albert-Paul Lentin, né à Constnatine, est mort en 1993 à l’âge de 70 ans…

Le baroqueux s’étonnera peut-être de ne pas voir cité Rameau et son opéra ballet Les Indes galantes, déjà mentionné ; rien non plus sur le Haendel du César en Égypte et le Mozart de La Marche turque et de L’Enlèvement au sérail, pas plus que, pour le siècle du romantisme, de l’Aida de Verdi, sa belle fille de roi éthiopien éprise pour son malheur du noble général égyptien Radamès… alors que Debussy, Ravel et Scotto sont, eux, en bonne place. C’est que, dans ce dictionnaire, nous avons affaire aux seuls « orientalistes » de langue française. Cela se conçoit, vu, déjà, l’énormité du travail accompli. N’aurait-il pas alors été envisageable d’unir divers talents autres que français ou francophones, avec pour ambition d’aboutir à une oeuvre plus large encore ? Certes le critique en parle à son aise car ce n’est pas lui qui fait le travail. Il n’empêche : qui peut méconnaître la fascination qu’exerça l’Arabie pour le colonel T.E. Lawrence et son rôle politique et militaire pendant la première guerre ? Et, pour nous en tenir aux Britanniques, et sur les mêmes terroirs, n’est-il peut-être pas plus gênant encore que ne soit même pas mentionné en notes dans l’index un voyageur et analyste de la stature de Charles M. Doughty (1843-1926), dont la somme qu’est Arabia deserta n’a, il est vrai, été traduite et publiée en français qu’en 2001, soit 113 ans après sa parution en anglais ? Certes, Lawrence est cité plusieurs fois dans l’index, mais sur le strict plan de l’orientalisme savant, Doughty fut assurément d’une autre envergure.

Autre absence : si des institutions comme l’INALCO, IBLA ou ICI [5] sont justement notées, aucun musée ne fait l’objet d’une notice, à commencer par le premier musée égyptien d’Europe (1824), déjà mentionné, et qui reste sans doute le deuxième musée d’égyptologie après celui du Caire, le Museo egizio de Turin, patrie de B. Drovetti, qui fut élaboré à partir de ses propres collections – une brève mention signale cependant ce musée dans la notice Drovetti. Émile Guimet est bien noté mais on n’apprend qu’incidemment dans la notice qui lui est consacrée la création des musées Guimet – de Lyon, de Paris. Le dictionnaire comporte bien sûr un index des noms de personnes, mais pas des thèmes abordés, ce qui aurait été susceptible de compléter l’information pour un travail qui s’est voulu résolument non thématique, mais biographique ; pas non plus de classement, in fine, des personnes par lieu de naissance ou d’origine, et pas davantage d’index des pays et aires abordés.

Ces remarques n’enlèvent rien au sérieux et, souvent, à la profondeur méthodique de nombre de notices. Certaines sont plus sèches, plus platement rédigées que d’autres, qui ont plus de souffle. Certaines affirmations mériteraient parfois une ligne ou deux d’explication pour le profane : il faut avoir une idée de l’histoire de l’Andalousie pour apprécier le jugement érudit porté par Gabriel Martinez-Gros sur deux historiens spécialistes de l’Espagne musulmane, Rheinart Dozy, du XIXe siècle, Évariste Lévi-Provençal du XXe [6]. Et l’on ne comprend pas pourquoi, quelque opinion qu’on en puisse avoir, pourquoi le maître livre de René Grousset, L’Empire des steppes, n’est pas signalé – même si son contenu n’est pas absent de la notice, tant s’en faut. Réitérons pour finir le jugement d’ensemble : les concepteurs et réalisateurs de ce dictionnaire ont voulu un livre sortant des sentiers battus polémiques vulgaires : tout le monde n’y est pas beau, tout le monde n’y est pas gentil ; mais tout le monde n’y est pas laid, tout le monde n’y est pas méchant. On a plaisir à y flâner, à découvrir des figures peu connues, voire ignorées d’un lecteur si imbu soit-il de ses connaissances. Il y a là une vraie modestie, gage du vrai savoir, celui qui s’exprime sans ostentation. Le maghrébologue pourra par exemple rendre hommage à Alain Messaoudi pour la qualité exemplaire de sa… soixantaine de notices. Ce dictionnaire n’est ni une contreoffensive à la charge, ni une réhabilitation, ni un panégyrique. C’est une sereine mise au point érudite qui fera date pour les étudiants, les enseignants et les chercheurs, mais aussi le public cultivé curieux d’esprit sur toutes les rives d’une Méditerranée où la francophonie reste encore établie.

Notes :

  1. On sait aussi que le cheval fut utilisé, aussi, par le pouvoir français pour sesfantasias officielles, ou autres mises en scènes de la festivité coloniale.
  2. L’émir force peut-être un peu la note quand il allègue que, dans le Koran, lecheval est le bien par excellence – dans les Hadîth, il est vrai, de tels éloges peuvent être davantage attestés.
  3. L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Seuil, Paris, 1978, 391 p.
  4. Dar El Machrek, Beyrouth, 1959.
  5. Institut national des Langues et Civilisations orientales, Institut des Belles-Lettres arabes, Institut de Civilisation indienne.
  6. Les thèses de celui-là étant taxées d’une « puissance très supérieure à celles de son lointain émule Lévi-Provençal ».

LIENS:– « Images d’Abd el-Kader : pièces pour un bi-centenaire », L’Année du Maghreb, Paris, CNRS édition, 2008, p. 27-43 (Dossier « La fabrique de la mémoire : variations maghrébines », dir. J.-Ph. Bras). https://anneemaghreb.revues.org/425

« Du témoignage : à propos de quelques portraits d’Abd el-Kader en Oriental », Revue des Mondes Musulmans et de la Méditerranée (REMMM), n° 132, 2012-2, p. 199-228 https://remmm.revues.org/7892

Édition et présentation de : émir Abd el-Kader & général Eugène Daumas, Dialogues sur l’hippologie arabe. Les chevaux du Sahara et les moeurs du désert, édition intégrale avec toutes les augmentations apportées par l’auteur, l’ensemble des correspondances sur les chevaux échangées entre Daumas et Abd el-Kader, ainsi que la version arabe de textes utilisés (avec la coll. de Boutros Al-Maari), Arles, Actes Sud (coll. « Arts équestres », sous la dir. de Jean-Louis Gouraud ; avant-propos de Bruno Étienne), 2008, 578 p. http://www.actes-sud.fr/catalogue/arts-equestres/dialogues-sur-lhippologie-arabe [Cr Sylvette Larzul http://remmm.revues.org/7023]